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Publié par glazik-plomeur

Débats

50 ans après la crise des missiles de Cuba
09:42 16/10/2012
Par Konstantin Bogdanov, RIA Novosti
Il y a un demi-siècle, le 14 octobre 1962, les renseignements américains découvraient des missiles nucléaires soviétiques à Cuba. Cet épisode a failli déclencher une guerre nucléaire et l'évolution comme l'issue de la situation ont préfiguré le monde contemporain.

Une surprise dans la cour arrière

14 octobre 1962. Le vol de reconnaissance de l'avion U-2 au-dessus de Cuba rapporte l'impensable. Essuyant leurs sueurs froides, les analystes découvrent, sur la photo décryptée, des rampes de lancement pour les missiles soviétiques R-12 à moyenne portée (code Otan: SS-4 Sandal).

Depuis San Cristobal, les R-12 pouvaient atteindre Washington et Dallas. Ces vols ont également permis de découvrir d'autres missiles, R-14, dont la portée couvrait l'ensemble du territoire américain à l'exception de l'Alaska, d’Hawaii et d'une partie de la côte Pacifique entre San Francisco et Seattle. Temps de vol des missiles : inférieur à 10 minutes.

Les Etats-Unis, bordés par les océans, ont été soudainement menacés par une attaque face à laquelle ils étaient totalement impuissants. Cette situation était à la fois douloureuse, scandaleuse et lourde de conséquences. Peu avaient osé tirer le tigre atlantique par la moustache directement dans son antre.

Cet épisode a déclenché l'une des périodes les plus tendues de l'histoire du monde, surnommée plus tard "Treize jours", "Crise d'octobre", "Crise des missiles de Cube" et "Crise des Caraïbes".

Anadyr dans les tropiques

A la fin des années 1950, l'Union soviétique s'était retrouvée dans une situation très inconfortable. Elle était encerclée par des bases américaines - d'abord aériennes, puis de lancement de missiles - et n'avait presque aucun moyen d'atteindre le territoire de l'"éventuel ennemi" avec les moyens nucléaires dont elle disposait alors.

Les autorités soviétiques étaient particulièrement préoccupées par les missiles PGM-19 Jupiter à moyenne portée, déployés en Italie (en 1959) et en Turquie (en 1961). Depuis la Turquie, près d'Izmir, ces armes couvraient pratiquement toute la partie européenne du pays et pouvaient facilement atteindre Moscou, Leningrad et Kouïbychev. Sans compter le groupe très puissant de bombardiers stratégiques transportant l'arme nucléaire en veille opérationnelle le long des frontières soviétiques.

L'URSS n'avait pas beaucoup de moyens pour résister à un tel siège. Le missile R-7 - la fusée qui a permis d'envoyer Iouri Gagarine dans l'espace - était le premier dispositif intercontinental pour l'arme nucléaire mais il était peu pratique et déployé en très faible quantité. Les missiles opérationnels et tactiques R-12 et R-14 étaient également une base fiable pour les forces nucléaires de l'URSS mais leur portée ne dépassait pas 2 000 et 4 500 kilomètres respectivement.

Ce tableau recèle l'origine de l'opération Anadyr – le plan audacieux de Nikita Khrouchtchev pour déployer des missiles nucléaires de moyenne portée sur le territoire cubain, où la révolution communiste venait de l'emporter. Personne ne s'attendait à une telle audace de la part de l'URSS et les renseignements américains eux-mêmes étaient convaincus que les Soviets ne sortaient pas l'arme nucléaire en dehors du pays. Pour cette raison, l'Union soviétique a pu envoyer des missiles à Cuba sans encombre.

16 rampes de lancement pour R-14 (dotées de 24 missiles) et 24 pour R-12 (36 missiles) avaient été déployées à Cuba. Chaque missile R-12 portait une ogive d'environ 1Mt, et la puissance des R-14 dépassait 2 Mt.

Les troupes soviétiques de Cuba, commandées par le général Issa Pliev, disposaient également de moyens tactiques d'armement nucléaire pour protéger le territoire de l'île : 12 missiles à courte portée 2K6 Luna, 80 missiles nucléaires de croisière FRK-1 (KS-7), six bombardiers Il-28 équipés de 6 bombes nucléaires et 6 missiles antinavires Sopka à tête nucléaire.

L'URSS avait également prévu d'envoyer à Cuba une brigade de missiles tactiques R-11M chargés de 18 missiles nucléaires mais l'évolution de la situation n'a pas permis de le faire.

Les premiers missiles R-12 sont arrivés à Cuba le 8 septembre 1962. Ils auraient pu être remarqués bien avant, quand les rampes de lancement n'avaient pas encore été complètement mises en place. Mais le 5 septembre 1962, Kennedy a décidé de ne pas aggraver les relations et a interdit les vols de reconnaissance au-dessus de Cuba.

Pendant cette période, la majorité des missiles soviétiques a été déployée comme prévu.

Ce sont eux qui ont été découvert dès le premier vol de reconnaissance après la levée du moratoire présidentiel, le 14 octobre 1962.

L'entonnoir des hiérarchies

Les généraux américains ont immédiatement poussé Kennedy vers une opération militaire contre les missiles soviétiques. Maxwell Taylor, commandant du comité des chefs d'états-majors interarmées, et Curtis Lemay, commandant des forces aériennes stratégiques, préconisaient une frappe aérienne préventive contre les missiles et une intervention à Cuba.

Curtis Lemay a assuré à Kennedy que le premier raid permettrait d'anéantir près de 90% des rampes de lancement. "Et les autres ?", a demandé le président. Lemay, architecte de la guerre aérienne contre le Japon (son palmarès contient l'incendie de Tokyo en mars 1945, ainsi que les bombes nucléaires à Hiroshima et Nagasaki), a fait semblant de ne pas comprendre quel était le problème.

Effectivement, quatre ou cinq têtes nucléaires de plusieurs mégatonnes tombant sur le territoire américain, puis quatre ou cinq mégapoles qui cessent d'exister ne sont que des broutilles.

"On a des bolcheviques dans l'arrière-cour, alors que ces Kennedy viennent non seulement de remporter les élections, mais ils posent des questions stupides".

Après avoir écouté les propositions des généraux, Kennedy a compris qu'il était pris au piège et qu'on le poussait dans l'entonnoir du respect aveugle de la hiérarchie; du commandement purement militaire. Les procédures, les instructions et ses mécanismes forgés par la Seconde guerre mondiale étaient soudainement devenus archaïques dans le contexte nucléaire global.

Kennedy a définitivement compris, avec une certaine irritation, qu'il ne contrôlait pas en réalité l'arme nucléaire de son pays : son droit d'utilisation, formellement concentré entre les mains du président depuis 1948, était restreint par une série de directives, règlements et procédures, ce qui érodait dangereusement la transparence et la netteté de la prise de cette décision difficile.

Tout n'était pas rose, non plus, côté soviétique. On estime que le chef des troupes soviétiques à Cuba, le général Issa Pliev, avait personnellement le droit d'utiliser l'arme nucléaire. Ce n'est pas le cas : les instructions interdisaient l'installation des missiles nucléaires sans ordre direct de Moscou.

Cependant, le général Anatoli Gribkov, représentant du QG à Cuba, affirmait que Pliev avait reçu l'ordre oral de Khrouchtchev d'utiliser l'arme nucléaire tactique - et non stratégique ! - en fonction de la situation. La direction du QG a même commencé d'écrire une directive pour l'utilisation de l'arme tactique mais ce travail a été stoppé par le ministre de la Défense,

Rodion Malinovski, qui ne jugeait pas cela nécessaire. Selon lui, le commandant en poste à Cuba savait déjà quel comportement il devait adopter.

Des versions similaires sont relatées par les sous-mariniers soviétiques en veille opérationnelle dans les Caraïbes et transportant des torpilles nucléaires. Malgré cette interdiction formelle, il leur avait été ordonné oralement d'agir de façon autonome.

Bref, les deux parties ont tellement joué avec les allumettes qu'on s'étonne encore un demi-siècle plus tard qu'elles n'aient pas mis, par inadvertance, le feu à la maison.

Sortie d'un piqué

Kennedy n'a pas cédé aux promesses de succès des militaires. S'appuyant sur les membres fiables de son administration – le ministre de la Défense Robert McNamara et son frère Robert Kennedy, procureur général – il a opté pour un blocus de Cuba.

Cela reportait donc sa décision sans l'annuler pour autant. Les Etats-Unis ont ensuite utilisé tous les mécanismes de pression possibles sur l'URSS mais Moscou a toujours esquivé la conversation à ce sujet.

La tension est montée. Le 26 octobre seulement, par le biais de John Sculley, un employé de la chaîne ABC, l'agent soviétique Alexandre Felixov - connu aux Etats-Unis sous le nom d'Alexandre Fomine - a commencé de sonder le terrain pour une sortie pacifique de la crise.

Le samedi 27 octobre déjà, la pression était devenue insupportable. Ce jour-là, la défense antiaérienne abattait avec un missile S-75 l'avion de reconnaissance américain U-2, tuant son pilote, le commandant Rudolf Anderson.

196326590.jpgOn ignore toujours qui a ordonné d'abattre l'avion mais il ne s'agissait ni de Moscou, ni de Pliev. La décision avait été prise plus bas sur l'échelle hiérarchique, à Cuba.

Le même jour, la défense antiaérienne ouvrait le feu sur les avions de reconnaissance de la marine américaine RF-8 Crusader, qui ont tenté de s'introduire à basse altitude dans cette région de Cuba.

Pour finir, les destroyers américains ont commencé une chasse aux sous-marins soviétiques (projet 641), mettant tout en œuvre pour les forcer à refaire surface. Il s'est avéré par la suite que les sous-marins transportaient des torpilles nucléaires et que, selon certaines informations, les sous-mariniers soviétiques étudiaient sérieusement la possibilité de s'en servir.

Ce jour-là, la guerre aurait pu éclater simplement parce que les nerfs d'un commandant auraient lâché. Après la tombée de la nuit, déjà, Robert Kennedy s'entretient avec l'ambassadeur soviétique Anatoli Dobrynine. Ils échangent des propositions concrètes pour apaiser la crise et la position de la Maison blanche est rapportée à Moscou.

Cette histoire est très connue: après le retrait des missiles soviétiques, les Américains promettaient de garantir au régime de Castro le retrait de leurs missiles Jupiter en Turquie, sans ébruiter l'information.

Le matin du 28 octobre, Khrouchtchev accepte les propositions de Kennedy. A 16h (heure de Moscou), avant l'annonce officielle de l'accord de l'URSS, Issa Pliev reçoit l'ordre de lancer un démantèlement démonstratif des rampes de lancement.

Les missiles d'octobre

Les pensées des dirigeants soviétiques pendant la crise sont restées secrètes mais l'on devine qu'ils n'avaient pas l'intention de lancer un feu d'artifice nucléaire. On peut seulement se souvenir de la visite du Politburo au théâtre Bolchoï, le soir du 25 octobre, organisée à l'initiative de Khrouchtchev pour détendre l'atmosphère et faire preuve de bonnes intentions. La psychologie de John Kennedy, au contraire, est décrite plus précisément.

Beaucoup de témoins se souviennent que cet automne-là, le livre de Barbara Tuchman, Les Canons d'août, était posé sur le bureau du président. S'il n'est pas l'étude historique la plus exacte du début de la Première guerre mondiale, ce livre dresse toutefois un portrait psychologique très impressionnant de la crise militaire et politique de juillet-août 1914.

Tuchman décrit une immense machine diplomatique et militaire, complètement inadaptée aux nouvelles conditions, qui aspirent comme un hachoir à viande les gouvernements et les QG des plus grandes puissances européennes, les plongeant dans une guerre indésirable.

Ce tableau a tellement stupéfait John Kennedy qu'il l'a hanté durant tout l'automne 1962. Apparemment, il guidait son imagination à la recherche d'une issue tant l'association d'octobre 1962 au mois d'août 1914 paraissait lourde de sens. Le mois d'août laissait entrevoir les hécatombes de Verdun, de la Somme et de Passchendaele – et les cataclysmes sociaux qui les ont suivies.

Dans les notes de l'époque, on retrouve également ces paroles de Kennedy: "Si notre planète devait être un jour anéantie par une guerre nucléaire et si les survivants arrivaient à surmonter le feu, la contamination, le chaos et la catastrophe, je ne voudrais pas que l'un d'eux demande à un autre: "Comment est-ce arrivé?" et reçoive une réponse incroyable: "Si on avait su!".

Un an plus tard, John Kennedy était assassiné à Dallas. Deux ans après, Nikita Khrouchtchev fut destitué par les conspirateurs du Politburo.

Les gestionnaires de la plus grave et dangereuse crise militaro-politique de l'histoire de l'humanité laisseront la place à un rapprochement des deux systèmes en coulisses.

La fin des années 1960 et les années 1970 seront une période de croissance des organismes extra-gouvernementaux, permettant aux élites mondiales de communiquer des deux côtés du rideau de fer : le Club de Rome ou l'Institut international d'analyse systémique appliquée par exemple.

Des symboles très symptomatiques de notre époque apparaitront également. Par exemple, la "hotline" entre Moscou et Washington, dont le travail rendait inutile l'échange très complexe de dépêches mis en place pendant la crise. Ou encore la centralisation du contrôle des forces nucléaires - mallette nucléaire - entre les mains du président américain ou la direction du Comité centrale du PCUS.

Le monde était déjà complètement différent. L'ancien avait brûlé dans la flamme nucléaire – même si elle n'avait déferlé que dans la conscience de certains individus. C'était suffisant : personne n'avait choisi de faire un essai grandeur nature.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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