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Publié par Torreben

Banalisation de l'extrême droite : la menace n'est plus fantôme

La dédiabolisation du Rassemblement national et de la fachosphère a atteint des sommets tels que la gauche est aujourd'hui présentée comme étant plus dangereuse que Marine Le Pen par des intellectuels et des élus. Même les mises en scène macabres sur le Web ne suscitent pas un tollé général.

Marine Le Pen est donnée qualifiée une seconde fois au second tour de l'élection présidentielle. Et beaucoup détournent les yeux. Le Rassemblement national est en passe de remporter la région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Et beaucoup détournent les yeux. De plus en plus de chaînes télévisées déroulent le tapis rouge à l'extrême droite. Et beaucoup détournent les yeux. Des militaires factieux appellent au coup de main. Et beaucoup détournent les yeux. La Macronie reprend les éléments de langage du RN. Et beaucoup détournent les yeux. Des intellectuels ayant pignon sur rue apportent, l’air de rien, un soutien à Marine Le Pen. Et beaucoup détournent les yeux... mais pas tous. Certaines voix s*élèvent. Mais il faut bien mesurer le niveau d'apathie du pays face à la montée permanente des idées et candidats d'extrême droite dans notre République.

Le dernier épisode en date ? Dans une vidéo d'une violence inouïe, les youtubeurs fascistes Papacito et Code Reinho mitraillent et poignardent un mannequin déguisé en militant de gauche. Jean-Luc Mélenchon dénonce cette ignoble mise en scène dans une conférence de presse. Mais qu’écrit alors Valeurs actuelles ? Il s'agirait d'un « contre-feu », selon le journal. Rien de surprenant venant de cette publication d'extrême droite. Mais que font dans la foulée l'AFP et une foule de journaux, dont Libération ? Ils qualifient eux aussi le point presse de l'insoumis de « diversion ». Certes, le candidat à l’Élysée avait créé auparavant une polémique avec ses propos sur les «graves incidents ou meurtres» qui se déroulent, selon lui, à chaque dernière semaine d'une élection présidentielle. Mais a-t-il décidé de la date de publication, ce week-end, de cette vidéo appelant à tirer sur les militants de gauche ? L'a-t-il exhumée d'archives anciennes ? Non.

« Tout ce qui peut détruire cette République est une chance »

Il convient ainsi de la prendre pour ce qu'elle est : un document filmé dans lequel deux fascistes s'acharnent sur ce qu'ils présentent comme un adversaire politique, en plus d'appeler massivement tout un chacun à s'armer pour faire de même. L'humour prétendu a bon dos. Un dos criblé de balles et de coups de couteau. « Il faut lire entre les lignes», déclare Papacito sur TV Libertés au sujet de ses productions, qui ne cachent rien de la réalité de son projet. « Tout ce qui peut détruire cette République est une chance », affirme-t-il sur les réseaux sociaux. Avant d'être plus explicite : « On fusille pendant des semaines des millions de salopes, on coupe les subventions à Libé et autres collabos à base de procès et humiliations publiques, puis on renoue avec la France d'avant 1789. » Ou encore : Si tuer 20 000 journalistes sauve 70 millions de Français, il ne faut plus hésiter. »

Face à cette vidéo insupportable, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel ont décidé de  porter plainte. «Il faut mettre fin à ce climat de violence. Au nom des communistes, je saisis le procureur de la République », a annoncé le secrétaire national du PCF. Mais qu'a dit le gouvernement ? Le silence assourdissant, comme après la tribune des militaires factieux soutenus par Marine Le Pen, a duré plusieurs jours. Il a fallu attendre qu'Emmanuel Macron, le président de la République lui-même, soit giflé, lundi, à Tain-l'Hermitage (Drôme), par un individu poussant le cri royaliste de « Montjoie ! Saint Denis ! » pour entendre une réaction. Le premier ministre Jean Castex a ainsi estimé qu' « à travers le chef de l'État, c'est la démocratie qui est visée », avant de condamner « sans réserve la vidéo simulant le meurtre d'un militant de la FI ».

Papacito se dit prêt à voter Zemmour en 2022

Reste que, d'une gifle au premier personnage de l'État à des balles réelles tirées sur des allégories de militants de gauche, force est de constater que l'extrême droite se sent de plus en plus autorisée à se mettre en scène et à passer à l'acte. « Papacito est un pur produit de la galaxie Soral/Dieudonné dans le ton ultraviriliste et la violence revendiquée. Il est dans une continuité manifeste avec le fascisme historique », note Ugo Palheta. Mais le sociologue considère qu'un pas significatif a été franchi récemment puisque la fachosphère «s’est encore plus radicalisée sur les réseaux sociaux et YouTube : elle assume de plus en plus ouvertement un projet d'épuration raciale et politique ».

Le tout alors même qu'elle bénéficie de soutiens de poids sur les grandes chaînes et journaux. À l'image d'Éric Zemmour, qui se définit comme un ami de Papacito et lui a confirmé son soutien après la diffusion de la vidéo. Un échange de bons procédés, puisque Papacito se dit de son côté prêt à voter Zemmour en 2022, afin de mettre la République à terre.

Minimiser volontairement le danger représenté par Marine Le Pen

C'est dans ce climat où le fascisme se montre pour ce qu'il est que des intellectuels ont franchi le Rubicon en apportant leur soutien à Marine Le Pen. Le philosophe Raphaël Enthoven a ainsi imaginé, lundi, un duel entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen au second tour de 2022, avant de donner sa préférence en pareil cas. « Je peux encore changer d'avis, mais je crois que, s'il fallait choisir entre les deux, et si le vote blanc n'était pas une option, j'irais à 19h59 voter pour Marine Le Pen en me disant, sans y croire, "Plutôt Trump que Chavez". » Le Pen plutôt que Mélenchon, en somme. Une nouvelle version, toutes proportions gardées, du célèbre « Hitler plutôt que le Front populaire ! » lancé par le patronat français à la fin des années 1930. Enthoven a depuis fait machine arrière. Ses amis du Printemps républicain lui ont publiquement écrit « qu'avec l’extrême droite, il faut s'en tenir à un principe simple – jamais. Jamais on ne la soutient, jamais on ne l'approuve, jamais on ne finasse. Et, bien entendu, jamais on ne lui apporte son suffrage. En aucune circonstance. Il n'y a aucun mais, aucun si, aucun cependant, aucun peut-être. L’extrême droite politique, pour tout républicain, pour tout démocrate, c'est l'adversaire ».

Le Printemps républicain, tout en fustigeant vertement Jean-Luc Mélenchon, a également rappelé que « les intellectuels ont une responsabilité : celle de ne pas cautionner, de ne jamais légitimer » l'extrême droite. Enthoven dit désormais qu'il choisira le vote blanc, mais se targue d'avoir « étendu le front républicain ». « Le RN et la FI sont des jumeaux qu'il faut désormais traiter et combattre de la même manière ! » assène-t-il. Une façon de plus d'entretenir le confusionnisme et de minimiser volontairement le danger représenté par l'extrême droite. Il n'est pas le seul à faire ce choix gravissime. La journaliste à l'Opinion Emmanuelle Ducros a développé, lundi, sur Twitter (avant de supprimer son message), que la fonction publique résisterait davantage à Le Pen qu'à Mélenchon, et donc qu'elle représentait un péril moindre. Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, considère, elle, que le « vrai danger » sur son territoire n'est pas le candidat RN Jordan Bardella, mais « la gauche radicale décroissante, indigéniste et communautariste, qui a perdu sa boussole républicaine ».

Valérie Boyer, sénatrice LR, appelle pour sa part à un « front républicain contre l'extrême gauche » et même le socialiste Julien Dray relativise à outrance en lançant qu' « on diabolisait le Front national de Jean-Marie Le Pen parce qu'il faisait lui-même référence à des parties de l'histoire qui étaient diaboliques. Ce n'est pas le cas de Marine Le Pen ». Ugo Palheta alerte : « On pourrait croire qu'il s'agit d'épiphénomènes, de la sortie d'Enthoven à celle de Luc Ferry, pour qui il fallait faire usage des armes des policiers contre les gilets jaunes. Mais ces personnages ne sont pas associés à l’extrême droite traditionnelle et c'est pour cela que leurs déclarations sont significatives. » Le maître de conférences analyse que, d'un côté, «Marine Le Pen a donné des gages au patronat sur le plan économique, au moment même où la droite s'est radicalisée pour être globalement d'accord sur toute une série de choses avec l’extrême droite traditionnelle ». De l'autre côté, il observe que « les classes dominantes sont inquiètes car le capitalisme est en crise et n'arrive pas à rebondir après le choc de la pandémie. Le pire qui puisse leur arriver est qu'un projet alternatif émerge à gauche».

Un cocktail explosif, alors même que la Macronie joue à faire monter l'extrême droite, reprend ses thématiques sur l'islamo-gauchisme et réprime violemment les mouvements populaires, qui fait que « nous avons en quelque sorte une phase qui prépare ou peut préparer le fascisme, ou une forme ajustée à notre temps de fascisme», s'inquiète Ugo Palheta. Il sonne l'alerte d'autant plus que « Papacito est celui qui dit le plus clairement à quel type de projet nous avons à faire », et que « les prochaines années vont être difficiles à gauche, sans sursaut ou émergence d'une alternative crédible aux yeux des Français ».

C'est tout l'enjeu pour éviter le pire.

Aurélien SOUCHEYRE avec Diego CHAUVET (Journal L’Humanité)

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