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Publié par Torreben

«Nous sommes face à l'une des contradictions du capitalisme »

La crise sanitaire actuelle vient se combiner aux crises écologique, sociale et économique, constate l'économiste Pierre Khalfa, qui avance des pistes pour

UN AUTRE MODE DE DÉVELOPPEMENT HUMAIN.

ENTRETIEN.

Dans quelle mesure la crise du Covid-19 agit-elle comme un révélateur de l'incapacité du capitalisme à répondre aux besoins sociaux réels de l'humanité ?

PIERRE KHALFA Cette crise sanitaire majeure renvoie d'abord au mode de développement induit par le capitalisme productiviste. L'artificialisation des sols, avec destruction progressive des habitats des animaux, brise les barrières biologiques protectrices des êtres humains et entraîne des contacts de plus en plus fréquents avec des agents pathogènes. Un processus de très longue date, donc, amplifié par la mondialisation néolibérale, ce qui explique la circulation rapide du virus. Non seulement les flux incessants de marchandises à travers la planète sont une des causes majeures du réchauffement climatique, mais les délocalisations opérées par les multinationales dans les pays à bas salaires et aux droits sociaux réduits, combinées à la logique du «zéro stock » et des flux tendus, ont entraîné une dépendance vis-à-vis de quelques pays devenus les « ateliers du monde », en particulier la Chine. Ainsi, la pénurie de médicaments, apparue bien avant la crise actuelle, s'explique en partie par la concentration de la fabrication de l'essentiel des molécules en Inde et en Chine. Enfin, les systèmes de santé ont été fragilisés par des décennies de politiques d'austérité budgétaire appuyées sur une conception qui vise à traiter l'hôpital comme une entreprise en favorisant les activités les plus rentables.

 

La nécessité des États à venir au secours de l'économie privée ne témoigne-t-elle pas du caractère fictionnel du néolibéralisme comme stratégie autonome de développement économique ?

PIERRE KHALFA Les mesures prises tant par les gouvernements que par la BCE donnent sens à un apparent oxymore, « le keynésianisme néolibéral », qui s'était déjà illustré lors de la crise financière de 2008. Car, contrairement à une idée reçue, le néolibéralisme n'exclut pas une intervention de l'État si celle-ci s'avère nécessaire tant pour permettre à la concurrence d'exister et aux marchés de fonctionner que pour les sauver en temps de crise. Le capitalisme a toujours eu besoin de l'État pour exister. Nous sommes aujourd'hui dans une phase où se combinent plusieurs crises – écologique, sanitaire, sociale, économique – qui s'articulent et se renforcent mutuellement. Il faudrait rompre cette spirale mortifère. Or, le gouvernement veut avant tout «sauver l'économie», c'est-à-dire, pour lui, les entreprises. Ainsi, le plan de relance semble essentiellement centré sur des subventions aux entreprises avec l'idée simpliste que ces dernières investiront et embaucheront si leurs « charges » baissent et si les droits sociaux sont encore plus rabotés. Cette idée laisse de côté le fait que les entreprises n'investissent et ne recrutent que lorsqu'elles anticipent que la demande sera au rendez-vous. Or, pour rétablir leurs marges mises à mal par le confinement, et alors même qu'elles ont abordé la crise avec un niveau d'endettement très élevé, elles commencent à licencier, imposent une modération salariale ou mettent leurs salariés en chômage partiel. Dans tous les cas, cela aura des conséquences sur la demande effective, ce d'autant plus que, dans une situation très incertaine, les ménages augmenteront leur épargne de précaution. Nous sommes en présence d'une des contradictions fondamentales du capitalisme : ce qui semble bon pour chaque entreprise ou ménage pris individuellement est mauvais pour le système dans son ensemble. La crise économique, et donc sociale, va ainsi s'aggraver. Mais aussi la crise écologique car en fait, au-delà des effets d'annonce et de mesures homéopathiques, le gouvernement se refuse à imposer la moindre contrainte aux entreprises et à engager une transformation du système productif. Or, celle -ci serait aussi le moyen de répondre à la crise économique.

Quels grands axes un plan de relance devrait-il mettre en avant afin de remettre l'économie au service du développement humain ?

PIERRE KHALFA Le mot « relance » est inadéquat car il ne s'agit pas de relancer l'économie comme avant mais d'entamer une transformation profonde des modes de production et de consommation pour répondre à la fois à la crise sociale et écologique. Cela suppose de remplir plusieurs conditions. La première est de désarmer les marchés financiers : éclatement et socialisation des conglomérats bancaires, interdiction des opérations financières spéculatives, création d'une banque publique dédiée à la transition. La deuxième est de retrouver des marges de manœuvre financières par une réforme fiscale ambitieuse permettant de dégager des ressources nouvelles et de mettre en œuvre une justice fiscale aujourd'hui disparue. Ces deux premières mesures auront pour conséquence de lever l'hypothèque de la dette. La troisième porte sur le changement du mode de gestion des entreprises tourné aujourd'hui vers « la création de valeur pour l’actionnaire ». Il s'agira là d'instaurer à la fois un nouveau partage de la richesse produite et de faire en sorte que les parties prenantes de l'activité de l'entreprise – salariés, territoires, consommateurs – puissent participer aux décisions qui les concernent. De plus, une transition écologique, qui nécessitera la suppression d'activités et de productions néfastes, ne peut se concevoir sans une sécurisation des salariés par la mise en place d'une sécurité sociale professionnelle. Enfin, la réduction du temps de travail doit non seulement permettre de créer des emplois et d'absorber les éventuels gains de productivité dus au changement technique, mais aussi de transformer le rapport au temps en permettant le développement de la vie sociale et citoyenne, en particulier pour les femmes.

 

 

Entretien réalisé par Jérôme SKALSKI (Journal L’Humanité)

«Nous sommes face à l'une des contradictions du capitalisme »
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