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Publié par Torreben

Chirac est mort : portons-nous tous le deuil ?

Pourquoi on aime tous Jacques Chirac

La mort de Jacques Chirac et le tintamarre médiatique qui s’en est suivi m’a remis en mémoire un couplet de Georges Brassens :

J’ai mis ma tenue la plus sombre
Et mon masque d’enterrement
Pour conduire au royaume des ombres
Un paquet de vieux ossements
La terre n’a jamais produit, certes
De canaille plus consommée
Cependant, nous pleurons sa perte
Elle est morte, elle est embaumée

Il est toujours joli, le temps passé
Un’ fois qu’ils ont cassé leur pipe
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés
Les morts sont tous des braves types

Que n’a-t-on pas dit de Chirac lorsqu’il était vivant. A la fin des années 1970, il était le symbole de la droite dure et affairiste. En 1986, on le représentait sur les affiches en boucher. En 2002 c’était encore « l’escroc » face au « salaud » Le Pen. Que n’a-t-on dit de lui : pour certains, l’ambitieux trop pressé et sans scrupules, pour d’autres un homme corrompu entouré de corrompus, pour d’autres encore le raciste des « bruits et des odeurs », et pour une grande partie de l’opinion un « roi fainéant ». Même Marie-France Garaud, qui pourtant avait été son Pygmalion, l’avait exécuté avec l’une de ces formules dont elle avait le secret : « J’ai cru qu’il était du marbre dont on fait les statues, mais il est de la faïence dont on fait les bidets ».

Alors comment se fait-il qu’aujourd’hui cette droite centriste et cette gauche qui l’ont en son temps exécré versent des chaudes larmes sur sa dépouille ?

On ne pleure finalement que ce qui nous manque. Et comme ce qui nous manque chez Chirac aujourd’hui n’est certainement pas sa présence physique – il était déjà absent de la vie publique depuis plusieurs années – répondre à la question posée ci-dessus revient à nous demander ce que nous pleurons dans sa mort, et donc à s’interroger sur ce qui nous manque aujourd’hui, manque que la disparition de Chirac met en évidence.

Ce qui disparaît avec Chirac, c’est l’un des derniers acteurs de la génération qui entre dans la carrière dans les années 1950. Pas tout à fait la génération des géants issus de la guerre de 1939-45, celle des De Gaulle et des Mendès-France, mais la génération qui s’est formée à leur contact. Il est aussi le pur produit de la promotion sociale méritocratique française : grands parents instituteurs puis directeurs d’école en Corrèze, un père monté à Paris pour être employé de banque et qui finira administrateur d’une petite société, des études brillantes qui lui permettront d’entrer à l’ENA et de rejoindre la haute fonction publique. Chirac, c’est aussi une vie faite d’expériences vitales variées : il embarquera comme matelot dans un bateau charbonnier, il militera brièvement au PCF (1), il vivra quelques mois aux États-Unis où il se fiancera – l’idylle ne résistera pas à l’opposition de sa famille. Il fera son service militaire comme lieutenant en Algérie comme volontaire – son statut d’élève de l’ENA lui aurait permis de l’éviter – et il y sera blessé. Le jeune Chirac est un jeune homme curieux, avide de sortir de son milieu et de connaître le monde.

Mais surtout, Chirac est un homme profondément français. Français dans son mépris des barrières de classe, illustrés par ces rapports naturels qu’il entretenait avec des gens de toutes origines, de tous milieux sociaux. Français dans son côté rabelaisien, dans son langage truculent et dans son hédonisme. Français dans cette galanterie décomplexée dont parle si bien Alain Finkielkraut dans « L’identité malheureuse » (2). Français dans son amour de la langue de son pays, dont il dominait toutes les nuances, celles du langage cultivé comme celles du parler populaire. Français dans son attirance pour les cultures d’ailleurs sans pour autant sacrifier la sienne. Français dans son attachement à la terre et de son mépris pour la modernité industrielle et scientifique (3).

Ce portrait schématique de Chirac dessine en creux le portrait de nos dirigeants d’aujourd’hui. Le souvenir de l’intérêt que l’ancien président portait aux gens de toute condition qu’il pouvait croiser éclaire cruellement une génération de dirigeants qui, n’étant jamais sortis de leur milieu, connaissent fort mal le pays et les gens qu’ils sont censés gouverner, et n’ont pas de tendresse particulière pour eux. Une génération de dirigeants qui se fait une fierté de critiquer tout ce qui vient de chez nous et de porter aux nues tout ce qui se fait ailleurs, au point de parsemer leurs discours de mots américains en croyant faire moderne. Une génération politique qui travaille avec une logique marketing des « cibles », cultivant la compétition victimaire entre les groupes et les communautés au lieu de chercher à les fondre dans une collectivité d’action. Une génération qui a banni le naturel, qui s’est soumise à la tyrannie des communicants et autres conseillers en image, qui a transformé tout discours, tout geste en opération de com. Une génération de renards et non pas de lions, de dirigeants formée non pas dans la liberté du débat et de la décision souveraine – et de la responsabilité qui va avec – mais dans la subordination aux décisions prises à Bruxelles avec lesquelles il faut ruser en permanence.

C’est ce contraste qui explique à mon avis la popularité dont jouit Chirac au jour de sa mort, bien supérieure d’ailleurs à celle dont il avait joui de son vivant. Ce n’est pas son œuvre qui nous le rend aimable, pas plus que son héritage politique. C’est le contraste avec la classe politique actuelle qui nous le fait regretter.

Descartes

(1) Un militantisme bien moins superficiel qu’on ne le dira par la suite : comme le rapporte Pierre Péan dans « L’inconnu de l’Élysée », ses opinions « communisantes » devaient être suffisamment connues pour qu’on lui refuse dans un premier temps le grade d’officier lors de son service militaire, brimade levée sur intervention de la famille de sa femme, qui compte dans ses rangs un futur maréchal de France…

(2) On voit dans de vieux films Chirac recevoir des visiteuses avec un baisemain ou à la tribune officielle du 14 juillet se baisser pour ramasser le foulard que Danielle Mitterrand avait laissé tomber par inadvertance et le lui rendre – geste dont son propre mari eut été incapable. Le plus frappant dans ces séquences, c’est le naturel de ces gestes, qui de toute évidence ne demandaient chez lui aucune prévision, aucune simulation.

(3) Jacques Chirac pouvait passer des heures au salon de l’agriculture, on ne connaît pas qu’il ait consacré beaucoup de temps à visiter des installations ou des expositions industrielles, ou même des laboratoires scientifiques.

Source : http://descartes-blog.fr/2019/09/28/pourquoi-on-aime-tous-jacques-chirac/

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