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Publié par Torreben

Dirigeant de l'Organisation internationale du travail, l'ancien secrétaire général de la CGT défend l'importance du salaire minimum pour combattre les inégalités.

Quel impact peut avoir le ralentissement des salaires à l'échelle mondiale que pointe le rapport de l'OIT ?

BERNARD THIBAULT En matière de pouvoir d'achat, la contraction est importante et elle s'opère au détriment de la capacité de consommation des populations. Le rapport de l'Organisation internationale du travail met en exergue la pression qui s'exerce sur la consommation intérieure, car le ralentissement peut avoir un effet déflationniste dévastateur sur les conditions sociales et sur l'emploi. La France n'échappe pas aux tendances mondiales. Pourtant, certains candidats à l'élection présidentielle cherchent à ignorer cette question qui est pourtant récurrente. Les pays développés, dont la France, sont particulièrement concernés par l'accroissement des inégalités entre gros et bas salaires. Le niveau du dixième des salaires les plus élevés augmente dans des proportions considérables comparé aux 90 % du reste des salariés. La non-augmentation du Smic dans notre pays depuis plusieurs années tire les salaires vers le bas, alors que le rapport montre la nécessité pour les pouvoirs publics d'agir contre cette tendance en utilisant, notamment, le levier du salaire minimum. En se réfugiant de manière hypocrite derrière l'avis d'un « comité d'experts », sans représentants syndicaux mais avec des personnalités de l'économie capitaliste classique, le gouvernement évite de prendre une décision politique. Ceux qui proposent de répondre à la revendication légitime d'une augmentation des salaires par transfert de salaire indirect, par exemple par l'allégement de cotisations sociales, vont en fait amputer une part de la rémunération. Le salaire indirect fait partie de la rémunération du travail, même s'il est fixé de manière différente. Il ne peut pas être considéré comme une bonne solution.

En quoi l'instauration d'un salaire minimum à l'échelle nationale peut-elle réduire les inégalités salariales ?

BERNARD THIBAULT Nos voisins allemands étaient au départ très réticents au principe même d'instaurer un salaire minimum, considérant que les négociations collectives étaient plus avantageuses. Quand des centaines de milliers de salariés ont été sortis du champ d'application des conventions collectives par les réformes Hartz, ils en sont revenus à revendiquer et obtenir un salaire minimum. Autrement dit, le Smic sert de bouclier à la pression salariale. Il est fragilisé si les responsables politiques n'assument pas leurs responsabilités à son égard.

Pourquoi l'OIT est-elle favorable à la négociation collective à l'échelle nationale de secteur ou de branche, plutôt qu'à une négociation au niveau de l'entreprise, comme le vise la loi El Khomri en France ?

BERNARD THIBAULT De manière mécanique, dès lors que vous confortez une négociation collective à une échelle plus centrale, vous agissez contre les inégalités. Dès lors que vous concevez une négociation de plus en plus décentralisée, vous augmentez les inégalités entre salariés. Des travailleurs qui ont la même qualification, la même ancienneté, selon qu'ils travaillent dans telle ou telle entreprise, ne vont pas forcément avoir la même rémunération. C'est un contre-exemple du principe « à travail égal, salaire égal », qui est le premier principe du droit de l'OIT.

 

LA HAUSSE DES SALAIRES PROFITE D'ABORD AUX MIEUX PAYÉS

La panne préoccupante de la progression moyenne des revenus mise en évidence par l'OIT est encore aggravée par les inégalités salariales. Une fraction seulement des salariés parmi les mieux payés capte une bonne part de la rémunération globale. « En Europe, les 10 % les mieux payés perçoivent en moyenne 25,5 % de la masse salariale totale de leur pays, soit presque autant que les 50 % les moins bien rémunérés », relève ainsi l'Organisation internationale du travail. La part du salaire global captée par les 10 % les mieux payés est encore plus forte au Brésil (35 % du salaire total), en Inde (42,7 %) et en Afrique du Sud (49,7 %).

 

Entretien réalisé par Kareen JANSELME (L’Huma du 28 février 2017)

«Le Smic sert de bouclier à la pression salariale»

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