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Publié par Torreben

Manuel Valls ose une ultime tentative d'OPA sur la gauche

Maud Vergnol (Journal L’Humanité du 6 décembre 2016)

Le premier ministre a justifié sa candidature hier soir à la primaire du Parti socialiste pour « éviter que la France ne revive le traumatisme de 2002 ». Retour sur le parcours très droitier du grand diviseur de la gauche, qui prétend désormais œuvrer à sa « réconciliation ».

C'est la consécration d'une longue échappée solitaire, loin des rivages du socialisme français. Le premier ministre a confirmé hier soir sa candidature depuis son fief d'Évry, dans l'Essonne, incarnant désormais le bilan du quinquennat Hollande.

Singulier retournement de situation pour un homme qui pesait à peine plus de 5 % lors des primaires du Parti socialiste en 2011. Manuel Valls, qui n'est alors que le député maire d'Évry, affiche déjà ses ambitions : « Pas question d'observer la loge présidentielle depuis l'orchestre dans lequel je suis supposé devoir me tenir en attendant mon tour. »

Quelques semaines plus tard, celui qui incarne la droite du PS se fait sortir de la primaire dès le premier tour, quand Martine Aubry recueille 31 % des voix. Car le jeune loup passé par l'OCI, qui a fait ses classes au sein de la Mnef avant de faire de la ville d'Évry son laboratoire sécuritaire, n'est pas en odeur de sainteté rue de Solferino. Et pour cause. Celui qui se fait alors appeler le « Nicolas Sarkozy de gauche » s'est vu proposer une place dans le gouvernement Fillon, au lendemain de l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Il pourfend les 35 heures, défend la TVA sociale, multiplie les provocations réactionnaires sur la délinquance et l'immigration, défend la règle d'or budgétaire et va jusqu'à déclarer vouloir transformer « le nom (du PS – NDLR), parce que le mot socialisme est sans doute dépassé, il renvoie à des conceptions du XIXe siècle ». Martine Aubry lui demande alors de quitter le Parti socialiste. Non seulement il ne le fera pas, mais réussira à passer en force, jusqu'à imprégner l'ensemble du quinquennat.

L'admirateur de Clemenceau utilise le pupitre de la place Beauvau, que François Hollande lui a chaudement réservé, pour saturer l'espace médiatique, travailler sa popularité et brouiller « les marqueurs » de la gauche. Dès les premiers mois du gouvernement Ayrault, il déconcerte jusque dans son camp et prépare le terrain à tous les reniements qui jalonneront le quinquennat. Dès l'été 2013, le ministre de l'Intérieur s'oppose à la réforme pénale de Christiane Taubira, met en cause le regroupement familial et feint de s'interroger sur l'incompatibilité entre l'islam et la démocratie... déjà. Premières crispations dans la société, premières divisions au sein du gouvernement.

En 2014, François Hollande décide de laisser à Valls les pleins pouvoirs

Les ministres écologistes sortent du bois et ne taisent plus leur désaccord. Pascal Canfin, alors ministre du Développement, menace de quitter le gouvernement si Valls devient premier ministre... Ce qui arrive moins d'un an plus tard, le 31 mars 2014, dans la foulée de la défaite du PS aux élections municipales, quand François Hollande décide de laisser à Valls les pleins pouvoirs. L'arrivée à Matignon de celui qui veut « tourner la page du socialisme » est fraîchement accueillie dans les rangs de la majorité. Pour les militants socialistes, le choc est rude. À la gauche du PS, les frondeurs et les proches de Martine Aubry y voient « un contresens au message des municipales », après un vote de sanction des classes populaires à l'égard d'un début de quinquennat qui a déjà enterré les promesses du candidat du Bourget, « ennemi de la finance ». « À un désastre électoral, le chef de l'État répond par un suicide politique », analyse alors Jean-Luc Mélenchon. « François Hollande a nommé comme premier ministre le plus grand commun diviseur possible de la gauche », regrette le coprésident du Parti de gauche.

Avec l'arrivée par effraction de Manuel Valls à Matignon, c'est le début d'une accélération sans frein de la dérive libérale et autoritaire du quinquennat, qui quitte définitivement le chemin d'Épinay pour rejoindre Jouy-en-Josas, où le premier ministre choisit symboliquement de déclarer sa flamme au patronat. Accueilli par des applaudissements, il repart après une heure de discours sous une standing ovation. Du jamais-vu. Et les preuves d'amour ne manqueront pas de pleuvoir, concrétisées par le « pacte de responsabilité », le Cice, puis les lois Macron et El Khomri.

Quelques semaines plus tôt, le premier ministre a obtenu les têtes d'Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon. Il devra désormais faire passer ses lois à coups de menton et de 49-3, inspirant et assurant le service après-vente de tous les mauvais coups du quinquennat. Adoubé par le président, Manuel Valls multiplie les provocations pour cliver et exister dans un paysage politique qu'il compte bien transformer, sur le modèle de ses inspirateurs Tony Blair et Matteo Renzi... « Il faut en finir avec la gauche passéiste, celle qui s'attache à un passé révolu et nostalgique, hanté par le surmoi marxiste et par le souvenir des Trente Glorieuses », explique-t-il dans un entretien au Nouvel Observateur en octobre 2014. À Marx, le plus anticommuniste des socialistes préfère Alain Finkielkraut. « Bien souvent, je me retrouve dans sa pensée, ses écrits et ses déclarations », expliquait-il en février dernier. Avec des inspirateurs de cet acabit, on comprend mieux la ferveur avec laquelle le premier ministre a défendu la vertu des lois d'exception, sa réticence à « accueillir des réfugiés », ou encore sa théorie selon laquelle « expliquer serait excuser », à propos du terrorisme islamiste. Et le premier ministre finkielkrautien sait également donner de sa personne quand il s'agit de défendre devant le Parlement l'inique proposition, reprise à l'extrême droite, de la déchéance de nationalité. À ce sujet aussi, sur lequel François Hollande a pourtant émis des regrets lors de son allocution de jeudi soir, Manuel Valls aura finalement gagné, poussant vers la sortie Christiane Taubira, l'une des ministres les plus respectées par le noyau dur de l'électorat de gauche.

Même au sein de la Belle Alliance populaire, l'accueil est frisquet

Alors si Manuel Valls a remporté la première manche de sa tentative d'OPA, la partie est loin d'être gagnée. D'abord parce que le premier ministre ne pourra jamais incarner un vote de rassemblement à gauche face aux dangers de la droite et de l'extrême droite. Mais aussi parce que la primaire de son propre camp risque de lui réserver des surprises. Car l'annonce de sa candidature est loin de susciter l'enthousiasme dans les rangs socialistes. Même au sein de la Belle Alliance populaire, l'accueil est frisquet. « Je lui conseille amicalement d'être sur une position nouvelle de rassemblement (...). Il faut être soi-même mais offrir une nouvelle perspective », a déclaré dimanche le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, grand ordonnateur de la primaire du PS. « Ce qu'on peut reprocher à Manuel Valls, c'est d'avoir théorisé les gauches irréconciliables... Il lui sera donc très difficile de rassembler l'ensemble des gauches », a réagi quant à lui Arnaud Montebourg hier matin. « Si François Hollande n'était pas capable de rassembler la gauche, l'homme des deux gauches irréconciliables l'est encore moins », dénonce également Marie-Noëlle Lienemann. Le terrain est d'autant moins conquis pour Manuel Valls que les plus proches de François Hollande n'ont pas encore digéré le renoncement du président.

« Le premier ministre a achevé politiquement le président de la République par sa pression. Sous ses airs de loyauté, il a savonné la planche au président », accusait opportunément vendredi le député socialiste Yann Galut, soutien d'Arnaud Montebourg. En 2011, le très libéral journal britannique The Economist adoubait Manuel Valls en lui consacrant sa une : « Le jour où les paléo-socialistes de la génération Mitterrand permettront à de tels personnages d'émerger, ce sera l'aube d'une vraie révolution », écrivait l'éditorialiste. Reste à savoir laquelle...

 

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