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Publié par glazik-plomeur

 

Alexandre et Délia Romanès par Mustapha Boutadjine

C'était vendredi soir. Tandis que la pluie redoublait d'effort dans le ciel de Paris, la ministre de la Culture a fait Chevalier de la Légion d'honneur Alexandre Romanes.

Il voulait venir en pyjama. Histoire de marquer le coup. Et puis il a mis la cravate, le costume et son éternel chapeau. Il a fière allure, Alexandre Romanes. Dans quelques instants lui, le voleur de poules, le tsigane, saltimbanque et poète sera honoré par la République. L'ambiance est colorée, chaleureuse mais on devine une légère tension, une émotion dans l'air. C'est sous le chapiteau du cirque que la cérémonie va se dérouler. On est loin des ors de la République. Delia Romanes, toujours aussi belle et fougueuse, sourire éclatant, savoure cet instant et accueille chacun et chacune avec une joie contagieuse. Embrassades, bousculades, rires. 20h30. La ministre de la Culture, Audrey Azoulay, est à l'heure. Auquel il convient d'ajouter le quart d'heure gitan… 

Le chapiteau du cirque est plein à craquer. De nombreux amis de la famille Romanes sont là. Pour rien au monde, ils n'auraient voulu rater cette soirée. Dehors, les premiers frimas de l'automne vous filent des frissons. A l'intérieur, on a tous le cœur chaud. La ministre prend la parole. Discours simple et chaleureux qui retrace la vie et les engagements d'Alexandre. Elle ne fait pas son cirque. Elle est au cirque, un cirque qu'elle connaît bien pour l'avoir fréquenté avec ses enfants. Elle évoque son nom, Romanes, qu'il a pris comme " un nom de guerre, un nom de poète ". Une jolie formule qui résume, d'hier à aujourd'hui, l'engagement total d'Alexandre pour la reconnaissance de la culture gitane. Sa rencontre avec Delia dans un bidonville du côté Nanterre. Un coup de foudre éternel. La ministre sait " les violences et les menaces dont vous êtes victimes " et convoque Averroès, le philosophe des Lumières de El Andaluz. Et puis, tandis que la ministre s'apprête à épingler la médaille au revers de la veste d'Alexandre, panne de courant. Passée la première stupeur, le fou rire gagne les travées du cirque. C'est normal. On est chez les Romanes et chez eux, rien ne se passe comme ailleurs…. Retour de la lumière. Alexandre remercie, n'ayant préparé aucun discours. Remarque un trou à son pantalon. Youyou et applaudissements. Alexandre brandit son dernier livre : " les Corbeaux sont les gitans du ciel ". Ne pas oublier qu'ils sont les oiseaux les plus intelligents… paroles de gitan !

Soudain, les lumières s'éteignent. Place au spectacle. Qui vaut tous les discours. Des jeunes filles surgies des coulissent envahissent la piste. Jeunes filles aux robes multicolores, revêtues de jupons coquelicots et papillon qu'on agite en virevoltant, car les jeunes filles gitanes volent de leurs propres ailes. Plus d'une heure, tous les artistes vont se succéder sur la piste à une allure folle pour partager un peu de leur nouveau spectacle" Si tu ne m'aimes plus, je me jette par la fenêtre de la caravane ! ", un titre qui ressemble tant à Delia la tigresse… Alexandre, la médaille fièrement accrochée, surveille tout, d'un geste rythme les enchaînements qui se succèdent devant un public ébloui par tant de virtuosité. Les musiciens jouent plus vite que leur ombre, le temps semble suspendu quand Delia s'avance, avec son père, violoniste et entame un blues du fond des âges, à la fois terrible, doux et mélancolique qui semble contenir l'histoire de ce peuple persécuté mais qui a un goût pour la vie plus fort que l'adversité.

Fin du spectacle, la soirée se poursuit tard dans la nuit. Perdu dans un 16ème arrondissement qui ne les aime pas, le Cirque Romanes se dresse fièrement. Un défi à l'ignorance et à la bêtise. Une rumeur court le très chic quartier de la porte Maillot : depuis que les Romanes sont là, tous les chats du quartier ont disparu… Et si la mairie de Paris cessait de faire la sourde oreille et avait la bonne idée de leur proposer un autre lieu ? D'ici là, n'hésitez pas à faire un détour dans l'ouest parisien : le cirque Romanes dégage une joie de vivre qui fait rempart à la bêtise et à la lâcheté…

 

Marie-José Sirach

Chef de la rubrique culture l'Humanité.fr

 

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