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Publié par Torreben

Une fragmentation délibérée de toute la gauche
Entretien avec Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l'université Lille-II
Pour le politologue, le refus de tout compromis par le premier ministre sur la loi travail s'inscrit dans une démarche volontaire de recomposition de la gauche à partir d'un champ de ruines. (voir également http://pcbigouden.over-blog.com/2016/06/le-declin-de-l-empire-social-democrate.html)

Le 49-3 utilisé encore une fois pour la loi travail, est-ce un signe de faiblesse d'un gouvernement qui fait face au divorce de l'opinion ?

Rémi Lefebvre. Il est clair que Manuel Valls n'a pas recherché de compromis ou de point d'équilibre, mais plutôt la fragmentation au sein du PS et de la gauche de manière délibérée. Que la gauche soit battue en 2017 ou victorieuse, sa stratégie est celle de la liquidation du PS, obstacle à la recomposition des gauches qu'il appelle de ses vœux, pour l'après-2017. C'est moins évident pour François Hollande, qui n'a pas le même intérêt, sauf à penser qu'il ne sera pas candidat.

Le report, sinon la suppression de l'université d'été du PS, s'inscrit-il dans cette volonté d'autodestruction du Parti socialiste par ses dirigeants que vous relevez ?

Rémi Lefebvre. Cette décision est la conjonction de plusieurs choses, une demande locale d'abord, avec la volonté de ne pas focaliser sur Notre-Dame-des-Landes. Le second élément, c'est de ne pas gâcher la rentrée du PS en remettant l'accent sur la loi travail, en redonnant une tribune aux frondeurs. Il faut aussi prendre au mot Jean-Christophe Cambadélis qui répète depuis plusieurs mois qu'il faut « dépasser » le PS, euphémisme pour nommer sa liquidation. Surtout quand la primaire déplace hors du parti la question du candidat. La « Belle Alliance populaire », fédération de « la gauche de transformation », dit le premier secrétaire, a été lancée sans consulter le parti, dans une logique d'évitement du PS, de son effacement.

Pour réussir, l'opération suppose de trouver un électorat de substitution, au centre gauche. Encore faut-il le faire émerger...

Rémi Lefebvre. Celui qui théorise le plus cela, c'est Jean-Marie Le Guen (le secrétaire d'État aux Relations avec le Parlement). Aux Échos, il dit clairement qu'il faut changer d'électorat. Qu'il faut, en gros, formater le peuple pour la politique que l'on mène, et pas l'inverse.

Sachant que la politique menée n'est pas négociable, même en l'absence de résultat, pour des raisons qu'on ne peut développer ici et qui ont trait dans une large mesure aux contraintes européennes, il s'agit d'utiliser les leviers institutionnels – les élections – pour recomposer le paysage politique. Le calcul est que la gauche de gauche, atomisée, ne profite pas de la situation. Que la droitisation de la droite, provoquée par la politique sociale-libérale, fera apparaître les sortants plus à gauche qu'aujourd'hui. Tandis que, depuis six mois, entre Nuit debout et la loi travail, l'essentiel du débat public se fait à gauche, les choses vont changer : à la rentrée, on parlera beaucoup de la droite et sa primaire. Laquelle peut être remportée par Sarkozy, auquel cas, par un effet de glissement, Hollande pense pouvoir apparaître plus à gauche, comme un élément modéré, et par défaut pour la gauche, puisqu'il postule qu'il n'y aura pas d'offre plus satisfaisante de ce côté-là. Troisième élément du calcul, sa certitude que cet électorat de gauche, il va le constituer au second tour de l'élection présidentielle, parce qu'il sera confronté à Marine Le Pen.

À travers l'emploi du 49-3, mais aussi la manière dont s'effectue le maintien de l'ordre aux abords des cortèges contre la loi travail, avec les fouilles de manifestants, les violences policières non dissuadées, n'y a-t-il pas là une dérive autoritariste également, ce qu'Emmanuel Todd par exemple qualifie de « fascisme rose », le mot rose, dit-il, « évoquant la douceur du processus » ?

Rémi Lefebvre. Cet autoritarisme social-libéral, c'est ce qu'incarne Manuel Valls depuis des années, avec la nouveauté des armes du pouvoir et du contexte pour approfondir cette politique, comme celle d'un Clemenceau de gauche, briseur de grèves, etc. La nouvelle synthèse idéologique qu'il propose, c'est d'un côté le libéralisme sur le plan économique, et, de l'autre, l'État protecteur, garant de l'ordre et de la sécurité ; l'un compensant l'autre, en quelque sorte. La dernière ressource d'un pouvoir claquemuré, c'est bien le levier institutionnel.

Journal L’Humanité du 6 juillet 2016

Une fragmentation délibérée de toute la gauche
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