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Publié par Torreben

Brésil : un coup d’état à froid

La présidente Dilma Rousseff mise au ban

Une majorité de sénateurs ont voté en faveur de la procédure de destitution de la chef d'État, l'écartant du pouvoir durant les 180 jours que durera son procès. Le futur exécutif entend mettre un terme aux politiques d'inclusion sociale et planche déjà sur des plans d'ajustements structurels.

Dilma Rousseff sera donc jugée pour un crime dit de responsabilité, mais qui reste encore à prouver. Jeudi, le Sénat s'est prononcé en faveur de l'ouverture du procès politique de destitution de la présidente du Brésil, au terme d'une session marathon débutée la veille. Sans surprise, 55 sénateurs sur les 78 présents (sur un total de 81), contre 22, ont décidé de l'écarter temporairement du pouvoir. Si Dilma Rousseff conserve son titre de chef de l'État, elle n'aura en revanche plus aucune faculté exécutive à partir de ce vendredi et durant les 180 jours, au maximum, que durera son jugement par la Chambre haute. Quoi qu'il advienne, la ploutocratie a réussi son tour de force pour prendre les rênes du pays, faute d'être parvenue à défaire dans les urnes le Parti des travailleurs (PT) et, à travers lui, les forces de gauche.

En rompant avec l'ordre constitutionnel, les élites politico-économiques ont semé un véritable chaos institutionnel, renvoyant une image pathétique de la huitième puissance mondiale. La démocratie vit des heures dangereuses. Quelle crédibilité accorder au Sénat, qui va se pencher six mois durant sur le sort de Dilma Rousseff, alors que 60 % de ses membres ont maille à partir avec la justice ?

Accusée de « pédalages fiscaux »

La seule accusation avancée contre la présidente porte sur des « pédalages fiscaux » à savoir des transferts financiers afin de combler des déficits dans les comptes publics. Cette irrégularité comptable ne constitue pas pourtant un crime de responsabilité. Sinon, pourquoi ses différents prédécesseurs, qui ont eux aussi eu recours à ce mécanisme, n'ont-ils jamais été inquiétés ? Pourquoi les onze gouverneurs actuellement en exercice qui se sont livrés à ce même exercice ne font-ils l'objet d'aucun reproche ?

On peut difficilement croire à une procédure de destitution pour l'exemple. Une majorité des députés qui se sont prononcés le 17 avril en faveur de la déchéance de Dilma Rousseff sont mouillés jusqu'au cou dans des scandales de corruption et de pots-de-vin. Bon nombre de sénateurs qui ont voté la mise au ban de la chef de l'État lui imputent la responsabilité de la grave crise économique que connaît le pays. En quoi la récession relèverait-elle du crime de responsabilité ? La conspiration à l'œuvre a pour but de mettre un terme aux politiques redistributives de la gauche.

La ploutocratie a réussi son tour de force pour prendre les rênes du pays.

L'actuel vice-président, Michel Temer, remplacera désormais Dilma Rousseff. Cet ex-allié du PT et ancien du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre droit) a toujours considéré que les orientations sociales des gouvernements du PT étaient « excessives ». Ces derniers jours, tout en s'en défendant, Michel Temer a présenté la composition de son futur exécutif, selon le journal conservateur Folha de S. Paulo. Des banquiers et des entrepreneurs seront en première ligne pour mettre en place les plans structurels d'austérité déjà annoncés. Parmi les pressentis, figurent Arminio Fraga, l'ancien président de la banque centrale, Henrique Meirelles, ex-président de Banque de Boston, ou encore Ilan Goldfajn, économiste de l'Itau, la plus importante banque privée du pays.

Le très droitier Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), principale formation de l'opposition, est disposé à prêter mainforte pour « transférer au secteur privé tout ce qui sera possible en matière d'infrastructures », selon les desseins de Michel Temer, a rapporté O Globo. L'ex-gouverneur de Rio, Wellington Moreira Franco, pourrait diriger un vaste plan de privatisations qui toucherait en premier lieu la gestion du système public de santé.

Quelle sera la mise au pas des institutions, à commencer par la justice ? Les prochains jours le diront, mais il y a fort à parier que le constitutionnaliste Michel Temer ne restera pas les bras croisés alors qu'il est dans le collimateur de la Cour suprême pour des soupçons de financement illégal de sa campagne à la vice-présidence en 2014. Il fait lui aussi l'objet d'une demande de destitution pour son implication dans des « pédalages fiscaux ».

Les sordides manœuvres auxquelles il se livre depuis un an ne devraient pas redorer son terne blason. Selon une enquête de Datafolha, seuls 2 % des Brésiliens voteraient pour lui s'il se présentait aux plus hautes fonctions de l'État. Avant même d'entrer par la petite porte du palais présidentiel du Planalto, 60 % d'entre eux exigent déjà sa démission.

Cathy Ceïbe ( L’Huma du 13 mai 2016)

Brésil : un coup d’état à froid

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