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Publié par Torreben

Scandale de Panama: le butin caché du grand pillage mondial

«Les plus riches veulent détruire la solidarité»

Les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot travaillent depuis des années sur le rapport des riches à l'argent. Pour eux, l'affaire « Panama papers » illustre les « facilités accordées aux tricheurs ».

L'affaire dite « Panama papers » révèle des accointances entre des exilés fiscaux issus du monde du sport, de la politique, de la finance et aussi du crime organisé. Que signifie ce lien ?

MONIQUE PINÇON-CHARLOT. Il unit les plus riches dans leur volonté de ne plus contribuer aux solidarités nationales. Les liens de cette oligarchie se resserrent de plus en plus. En effet, les possibilités de frauder le fisc devenant de plus en plus compliquées, il leur faut s'épauler au fur et à mesure que les lois sur les échanges automatiques se multiplient. Cette opacification de la fraude fiscale est très coûteuse puisqu'il faut désormais se présenter dans les services de gestion de fortunes avec des avocats fiscalistes, des banquiers, etc.

On se rend compte qu'ils ont un interlocuteur commun qui est ce cabinet d'avocats panaméen, Mossack Fonseca...

MONIQUE PINÇON-CHARLOT. C'est absolument extraordinaire ! La force de ce « Panama papers » réside dans le fait qu'il ne concerne qu'une seule société, spécialisée dans le offshore au Panama. L'enquête aboutit à environ 500 000 données – c'est énorme – qui prouvent que la fraude fiscale est généralisée par les plus riches de la planète pour finalement détruire les dernières poches de solidarité, les États-nations. Les renards veulent se retrouver seuls dans le poulailler planétaire et que le monde soit leur jardin.

François Hollande a déclaré que toutes les enquêtes seront diligentées pour récupérer les rentrées fiscales des fraudeurs. Le rapport parlementaire du sénateur PCF Éric Bocquet, auquel vous faites référence dans votre dernier livre*, estime la fraude fiscale annuelle entre 30 et 36 milliards d'euros. Or, le fisc en 2015 n'en a récupéré que 12. L'État fait-il vraiment tout pour récupérer cet argent ?

MICHEL PINÇON. Certainement pas ! Une certaine facilité est accordée aux tricheurs. Les gros fraudeurs ne connaissent pas de poursuites pénales. Ils sont dirigés vers les cellules de régularisation, qui sont des lieux de négociations entre hauts fonctionnaires des finances et personnalités argentées qui ont fraudé, où ces derniers se mettent d'accord pour effacer l'ardoise en payant une partie de ce qu'ils doivent, outre une légère amende fiscale. Les petits fraudeurs, eux, se retrouvent souvent devant le tribunal correctionnel où la peine de prison peut être possible mais le plus souvent avec sursis. Il y a en France deux justices fiscales : une pour ceux qui ont pignon sur rue et sont très argentés, une autre pour ceux qui sont de condition modeste. On l'observe bien dans le tribunal chargé des fraudes fiscales au palais de justice de Paris.

Le président de la République annonce aujourd'hui avec fermeté que les enquêtes auront lieu...

MICHEL PINÇON Il était déjà sur ce registre-là au Bourget en janvier 2012... Il se ridiculise. Il avait déclaré lors de ce grand meeting que l'un de ses adversaires serait le « monde de la finance » et on observe aujourd'hui une énorme multiplication de la fraude.

Ce n'est pas la première affaire de fraude fiscale qui éclate au grand jour. Les sanctions encourues ne découragent donc pas ce type de grande délinquance ?

MICHEL PINÇON Pour l'instant, non. Tout le monde sait qu'au Panama, les trafics sont monnaie courante, tout comme au Delaware, aux États-Unis. Ce sont des secrets de Polichinelle. Il n'y a pas pour autant d'interventions solides. Très peu de révélations viennent du ministère des Finances. Ce sont les lanceurs d'alerte qui font le travail. Cette affaire confirme que l'on a chaussé les bonnes lunettes lors de la rédaction de notre livre. Il ne faudrait d'ailleurs pas s'arrêter à la seule fraude fiscale, il faudrait la mettre en relation avec beaucoup d'autres formes de corruption et de délinquance.

Ce genre d'affaires peut-il réveiller les consciences des citoyens, qui sont les premières victimes de ce manque à gagner dû à la fraude fiscale ?

MONIQUE PINÇON-CHARLOT Ce qui se passe avec la loi qui détricote le droit du travail montre que le climat social est sous haute tension. Une affaire comme celle-ci, avec toutes celles qui la précédent, peut être un catalyseur de la prise de conscience du peuple concernant deux aspects d'un même problème : d'abord, la dette publique est une construction sociale des plus riches qui ne paient plus leurs impôts ; ensuite, la fraude fiscale, une arme dans la domination de l'oligarchie qui œuvre pour obtenir le consentement des peuples.

(*) Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Tentative d'évasion (fiscale), La Découverte, 2015.

Entretien réalisé par Alexis Bouchou et Olivier Morin (Journal l’Humanité du 5 avril 2016)

Scandale de Panama: le butin caché du grand pillage mondial

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