Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Torreben

Faut-il féminiser la langue française ?

Nathalie Heinich, sociologue, directeur de recherche au CNRS

Que désigne-t-on par « féminisation de la langue »? Sur quelles motivations repose-t-elle et, a contrario, quelles résistances et difficultés (notamment pratiques) doit-elle affronter ?

NATHALIE HEINICH. Pourquoi « directeur de recherche » au CNRS et non pas « directrice » ? C'est que je résiste à la féminisation de la langue française. Non que je sois antiféministe, loin de là je suis résolument antisexiste. Mais le féminisme ne se réduit pas à la visée « différentialiste », qui affirme la spécificité du féminin pour lutter contre les discriminations sexistes. Le féminisme devrait avoir bien plutôt une visée « universaliste », qui passe par la suspension de la différence des sexes dans les contextes professionnel ou civique, où elle n'est pas pertinente, car l'on y exerce une fonction indépendante de la personne qui l'exerce. C'est pourquoi je m'entête à dire « madame le ministre », « madame le maire », persuadée que c'est lorsqu'on ne prendra plus en compte le sexe dans les fonctions professionnelles ou publiques que l'on sera vraiment sortis du sexisme. Nous avons la malchance d'avoir, avec le français, une langue où le neutre n'existe pas, mais la chance d'en avoir un usage qui peut faire du masculin une forme de neutre. Certes, c'est là l'héritage d'une conception hiérarchique où le masculin peut englober les deux sexes (comme avec le mot « homme », qui désigne soit une personne de sexe masculin, soit un être humain) ; mais faut-il vraiment, pour tenter d'effacer cette hiérarchie, faire violence tant aux fondements de la linguistique, qui nous a appris qu'un mot ne reflète pas l'objet qu'il désigne (et n'a donc pas à accorder le genre grammatical avec le sexe, lorsqu'il y en a un) qu'aux règles de la langue française, qui ne permet pas de dire « un » personne, « un » vigie, « un » sentinelle s'il s'agit d'un homme, ou « une » mannequin s'il s'agit d'une femme ? Notre réticence spontanée à des néologismes tels que « une auteure », « une professeure », « une maîtresse de conférences », exprime à la fois le bon sens linguistique et, je l'espère aussi, un certain bon sens politique, qui ne place pas le féminisme dans l'affirmation tous azimuts du féminin, mais dans l'affirmation du droit à ne pas être perçu(e) et traité(e) en fonction de son sexe lorsqu'il n'y a pas lieu.

DANIELLE BOUSQUET. Il ne s'agit pas de « féminiser la langue », puisque le genre grammatical féminin existe déjà, mais de renforcer l'usage du féminin, trop peu ou plus usité. Le masculin ne l'a pas toujours emporté sur le féminin et les titres, métiers et dignités ont été très communément employés au féminin et au masculin dans la majeure partie de notre histoire. Si des membres de l'Académie française ont préconisé, au XVIIe siècle, que ce soit désormais le masculin qui l'emporte, c'est parce qu'ils estimaient que « le masculin est plus noble que le féminin ». L'usage de la langue n'est donc pas immuable au cours du temps et fait aussi l'objet de rapports de forces et d'évolutions. Autrement dit, le langage est politique. L'usage de la langue française repose aujourd'hui sur l'illusion que le « neutre » représenterait l'ensemble de la population. Or, comment des femmes peuvent-elles se sentir concernées quand elles entendent parler, à longueur de journée, des « hommes politiques » ou des « citoyens » ? Comment des petites filles peuvent-elles se projeter dans un métier si elles ne l'ont jamais entendu que conjugué au masculin ? Aujourd'hui, il est intéressant de constater que l'usage du féminin est très répandu pour certains métiers, alors que des blocages persistent pour les fonctions synonymes de pouvoir : directeur, maire, médecin, député..., pour ne prendre que ces exemples. Ceux qui résistent à rendre les femmes visibles dans la langue sont bien souvent ceux qui ont du mal à leur faire une place à égalité dans la société.

Où en est-on de ce processus ? Faut-il imposer ce changement par la contrainte ou le laisser à notre libre appréciation?

NATHALIE HEINICH. On aura compris que la féminisation systématique de la langue française me paraît à la fois absurde et contre-productive. Que ceux ou celles qui veulent à tout prix la pratiquer le fassent, s'ils persistent à croire que c'est le bon combat mais de grâce, qu'ils ne prétendent pas l'imposer, et surtout pas au nom du féminisme!

DANIELLE BOUSQUET. Lutter contre les stéréotypes de sexe requiert beaucoup de pédagogie, c'est un travail de longue haleine, puisqu'ils sont prégnants dans tous les domaines. Le Haut Conseil à l'Égalité a rendu public, le 5 novembre dernier, un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotypes de sexe. Nous estimons que l'argent public ne doit pas contribuer à financer une communication sexiste, c'est pourquoi nous nous adressons prioritairement aux collectivités locales et aux services de l'État. Élaboré en partenariat avec des linguistes, des professionnel.le.s de la communication et des fonctionnaires, ce guide a été pensé comme un outil pratique qui donne des exemples de stéréotypes dans les images, à la tribune de colloques et dans l'usage de la langue. Cette dernière recommandation est la seule à avoir suscité polémiques et railleries, preuve que les résistances sont nombreuses. Pourtant, là encore, il ne s'agit pas de jouer un rôle de police de langage mais bien d'expliquer, d'apporter des conseils et de montrer que la langue contribue, elle aussi, à reproduire et justifier les inégalités entre les femmes et les hommes. User du féminin dans la langue est, au contraire, un instrument central pour avancer vers l'égalité.

Adresse internet du HCEFH : www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/

Commenter cet article