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Publié par Torreben

Candidature Mélenchon : le problème, c’est le programme...

par Denis Durand, membre du Conseil national du PCF

Bien que le fondateur du Parti de gauche, puis du « mouvement pour la Sixième République » soit politiquement très affaibli, la confirmation officielle de sa candidature à l’élection présidentielle de 2017 est assurément un handicap pour le rassemblement à gauche. Jean-Luc Mélenchon ignore délibérément les efforts engagés pour rendre possible une candidature rassemblant une majorité autour d’un programme de gauche caractérisé par quelques engagements précis de portée structurelle. Il aide ainsi François Hollande à libérer la voie pour sa propre candidature, et accroît la menace d’un deuxième tour entre la droite et le Front national.

Mais si cette démarche plébiscitaire doit être critiquée, c’est surtout parce que les éléments annoncés par Jean-Luc Mélenchon sur son programme n’ont aucune chance de répondre aux problèmes posés par la crise politique, sociale, économique et financière. Le candidat indique que ses propositions s’appuieront sur une version « sérieusement remaniée » du programme du Front de gauche L’humain d’abord. On comprend, à la lecture des « sept points » affichés sur le site Internet du candidat que ce remaniement consiste à en expurger tout ce qui en faisait un instrument de lutte concrète contre la dictature des marchés financiers et pour changer les rapports de forces économiques et politiques en France et en Europe.

ll s’agirait de « partager tout autrement les richesses »… mais sans changer la manière de produire les richesses ! Dans la plus plate tradition social-démocrate, on se contenterait de « révolutionner les impôts » en laissant patrons et financiers décider comment l’argent des entreprises, des banques, et une bonne partie de l’argent public sont utilisés, en les laissant décider si les investissements doivent servir à développer la création de richesses dans les territoires, ou au contraire à détruire des emplois, à délocaliser ou à nourrir des placements financiers… Pas question de conquérir des pouvoirs dans les entreprises pour en changer les critères de gestion et de financement. Et on espère de cette façon « protéger de la finance les salariés et la production en France » !

Par voie de conséquence, le candidat ignore tout ce que L’humain d’abord propose concrètement pour réaliser progressivement une sécurisation de l’emploi et de la formation. Du coup, on ne voit pas comment pourrait être embauchée et formée l’« abondante main-d’œuvre qualifiée » que son programme reconnaît nécessaire à un nouveau mode de développement. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon sait bien que « la finance n’en veut pas ». Mais que propose-t-il pour s’affranchir de sa « tyrannie » ? De « sortir des traités européens » ! L’ambiguïté de la formule (s’agit-il de sortir de l’Union européenne ? de la zone euro ? mais c’est la dernière chose que veulent les électeurs, en France comme en Grèce ou en Espagne) révèle, plutôt qu’une volonté de combattre, le souci tactique de ne pas prendre trop clairement position.

Pourtant, le cadre européen, avec la BCE, est précisément un lieu crucial de l’affrontement de classes, un terrain de bataille déterminant pour le succès d’une politique de gauche. Mais l’« obligation de mener des politiques d’austérité », ce ne sont pas tant les « obsessions idéologiques » de la Commission européenne qui prétendent nous l’imposer, que la pression bien réelle du marché financier. Ainsi, lorsque le Portugal, bénéficiant de la brèche ouverte par la Grèce et du changement des rapports de forces politiques en Espagne, réussit, non sans difficultés et non sans lutte, à imposer un gouvernement de gauche engagé sur un programme anti-austérité, et à faire avaliser par la Commission un budget commençant à exprimer cet engagement, ce sont les salles de marchés des banques internationales, des compagnies d’assurances, des fonds de placement, des multinationales qui propulsent à la hausse les taux d’intérêt auxquels l’État portugais emprunte, menaçant de réduire à néant la « souveraineté de ses décisions »…

Face à cette violence nue du capital financier, il est parfaitement dérisoire de tenir des discours sur la « désobéissance » aux institutions européennes ; en revanche, il existe de très nombreux projets concrets à l’échelle locale, régionale, nationale, européenne qui devraient être financés, à des taux d’intérêt très réduits, par le crédit des banques et par la création monétaire de la BCE plutôt que par les marchés financiers. Les mobilisations pour obtenir ce financement convergeraient pour revendiquer la création d’un Fonds de développement économique, social et écologique européen par l’intermédiaire duquel les euros créés par la BCE serviraient à financer le développement des services publics en Europe. Un vrai programme d’investissements publics, démocratiquement piloté, et d’une bien autre efficacité que le « plan Juncker ». Ce serait juridiquement possible sans même attendre d’obtenir une modification des traités. Jean-Luc Mélenchon pourrait s’appuyer sur cette proposition puisqu’elle figure dans le programme du Front de gauche. Il s’en garde bien.

Il croit plus réaliste de cultiver la croyance dans la capacité de l’État à « protéger » les citoyens et les économies nationales des méfaits du capitalisme, au moment même où ces vieilles recettes, qui ont fait les succès de la social-démocratie au XXe siècle, se révèlent inopérantes face à la crise du capitalisme financiarisé et mondialisé, en Europe comme en Amérique latine.

Ce refus du combat européen, au moment où il faudrait au contraire tout faire pour faire converger les luttes politiques et sociales qui se déroulent sur notre continent, retire beaucoup de poids aux proclamations internationalistes qui l’accompagnent, au rappel de la vocation universelle de la France et à l’évocation de ses liens privilégiés avec l’Afrique francophone (pourquoi francophone ?). Reste une rhétorique cocardière visant à flatter ce que Jean-Luc Mélenchon croit être l’air du temps ; pourtant, depuis 2012 et Hénin-Beaumont, plus d’une expérience malheureuse aurait dû le convaincre que ce n’est pas en se plaçant sur ce terrain qu’on concurrence efficacement le Front national.

On voit que la controverse à gauche porte sur bien plus que le choix d’une personnalité pour 2017. En cherchant à imposer sa candidature solitaire, Jean-Luc Mélenchon choisit d’esquiver le débat sur les solutions aux problèmes du XXIe siècle, ceux que rencontrent aujourd’hui nos concitoyens. Rien n’est pourtant plus crucial, pour la crédibilité de toute alternative à gauche, que d’ouvrir et de déployer ce débat avec tous les citoyens et avec toutes les forces qui cherchent une issue à la tragique impasse politique et sociale où se trouve notre pays. Il n’y aura de rassemblement à gauche que si cette confrontation entre points de vue différents a lieu jusqu’au bout, sans qu’aucune difficulté soit esquivée. Il serait souhaitable que Jean-Luc Mélenchon accepte enfin d’y apporter sa contribution.

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