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Publié par Torreben

Le juteux trafic des antiquités du sang
par Lina SANKHARI (L’Humanité du 30/12/2015 - http://www.humanite.fr/)

Le pillage du patrimoine archéologique irakien et syrien aurait déjà permis à l'« État islamique » de glaner entre 6 et 8 milliards de dollars. Ministres de la Culture européens et directeurs de musée commencent à se mobiliser pour lutter contre ce commerce illicite.

Drôles d'iconoclastes que ceux de l'« État islamique ». Dans de multiples vidéos de propagande, les djihadistes se mettent en scène, abattant le patrimoine archéologique et culturel d'Irak et de Syrie à coups de massues ou de bulldozers, au prétexte qu'il relèverait de cultes anciens, assyrien, romain ou ottoman, et favoriserait l'idolâtrie. Parfaitement orchestrée, chaque mise à sac laisse pourtant le temps aux collectionneurs d'anticiper l'arrivée d'une partie de ce patrimoine sur le marché de l'art. Qu'importe que ces destructions relèvent des crimes de guerre. Entre la prise de Palmyre (Syrie), en mai, et la destruction du temple de Bêl, en août, les prix ont eu le temps de grimper à l'international.

« Chaque destruction partielle est un spot publicitaire gratuit de l' « État islamique » à l'intention d'acheteurs potentiels. C'est pourquoi il s'est passé un certain temps avant que l'EI ne fasse exploser le premier temple à Palmyre : pour donner du temps aux clients », affirmait l'archéologue Joanna Farchakh dans The Independent. Selon Michel Sapin, le ministre de l'Économie, tout indique que des objets en provenance du site syrien arrivent désormais « en grand nombre en Europe ».

Le Liban a récemment mis la main sur des bas-reliefs venus de Palmyre, et la Turquie sur un objet du musée de Raqqa. Suite aux attentats du 13 novembre à Paris, le Conseil de sécurité adoptait une résolution visant entre autres à tarir le financement de Daech (acronyme arabe de l'«État islamique»). Or, le trafic d'œuvres d'art représenterait 30 millions de dollars par an pour l'«EI» sur une fortune théorique de 2 400 milliards de dollars. La CIA estime en outre que ce trafic aurait déjà permis à l'organisation de glaner entre 6 et 8 milliards de dollars, « loin derrière le pétrole, les taxes, le commerce et les dons en provenance de pays du Golfe », rappelle toutefois Cheikhmous Ali, docteur en archéologie.

Les djihadistes ont mis la main sur plus de 4 500 sites archéologiques en Irak et en Syrie

Si ces pillages ne constituent pas l'essentiel du budget de Daech, ils restent néanmoins une source de revenus conséquente qui ne laisse d'interroger sur la réelle coordination au niveau international. Alors que les djihadistes ont mis la main sur plus de 4 500 sites archéologiques en Irak et en Syrie, le trafic aurait, lui, « gagné en ampleur pour compenser les pertes de revenus tirés de l'or noir » suite aux bombardements de la coalition sur les puits de pétrole, selon Philippe Lalliot, ambassadeur de France à l'Unesco. Fini « l'artisanat », les islamistes pourraient désormais compter sur des archéologues professionnels dotés d'outils adaptés. À Apamée (Syrie), dont le site est célèbre pour sa grande colonnade élevée par Marc Aurèle, 14 000 trous de fouilles sauvages auraient ainsi été répertoriés. La suite est connue. Convoyées par le Liban, la Turquie ou la Jordanie, les œuvres passent par plusieurs marchands dans différents pays, voire par les réseaux du grand banditisme en lien avec le financement du terrorisme, afin de rendre plus ardu le travail des policiers. Quelques pièces auraient déjà atterri chez des antiquaires britanniques ou suisses.

Le directeur du Louvre soumettait cinquante propositions au chef de l'État

Le 24 novembre, l'ordre du jour du Conseil européen des ministres de la Culture à Bruxelles était justement consacré à la lutte contre ce trafic. Première recommandation: la mise en place d'un fichier des œuvres manquantes, la diffusion de la liste rouge des objets recherchés auprès des douanes et la formation du personnel des douanes et des musées. Quid des dizaines de ports francs, non soumis aux contrôles, dont ceux de Dubaï ou Genève qui recèlerait à lui seul plus d'un million de tableaux et d'objets d'art? Le 17 novembre, Jean-Luc Martinez, le directeur du Louvre, soumettait cinquante propositions au chef de l'État afin de lutter contre le trafic des « antiquités du sang ». Parmi les idées soumises, la création d'un Observatoire européen de coordination et de veille sur le trafic des biens culturels dans l'UE, chargé de veiller sur les ventes publiques ou en ligne en lien avec l'Observatoire du patrimoine culturel syrien de l'Unesco qui a, pour l'instant, produit peu d'effets. Jean-Luc Martinez suggère également de renforcer les sanctions et d'appliquer l'infraction de blanchiment d'argent comme pour la drogue.

2 000 C'EST LE NOMBRE DE SITES ARCHÉOLOGIQUES RÉPERTORIÉS EN IRAK SOUS LE CONTRÔLE DE L'« ÉTAT ISLAMIQUE ».

Lors de la 70e conférence générale de l'Unesco, François Hollande s'est pour sa part proposé d'accueillir « des refuges pour que les biens culturels menacés puissent trouver un asile dans les musées qui souhaiteraient, face au danger, mettre les collections à l'abri », comme ce fut le cas de 1400 objets archéologiques afghans conservés dans un musée en exil sous l'égide de l'Unesco à Bubendorf (Suisse) avant d'être restitués en 2007 à Kaboul. Pour l'heure, l'Office central de lutte contre le trafic de biens culturels n'est doté que de vingt-cinq agents et le pouvoir de contrôle de Tracfin, l'office de traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins, reste limité face au troisième commerce illicite au niveau mondial. Seul un tiers des 15 000 pièces volées au musée de Bagdad, en 2003, après l'invasion américaine, a ainsi été restitué.

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