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Publié par glazik-plomeur

Services publics. « Décrétons l’état d’urgence sociale »

KAREEN JANSELME

JEUDI, 26 NOVEMBRE, 2015

L'HUMANITÉ

Les services publics, unanimement salués après les attentats, sont une réponse à l’exigence de cohésion sociale : c’est le constat des agents réunis en congrès à Poitiers cette semaine par la Fédération CGT des services publics, mis à mal par la réforme territoriale et les baisses de dotation.

«Ces derniers jours le regard qu’on nous porte a changé. Il y a une prise de conscience de ce que sont les fonctionnaires et nous sommes fiers d’être agents. » François Lequeux, éducateur au conseil départemental du Val-de-Marne, apprécie la trêve autour du « fonctionnaires bashing », cette mode répandue à droite qui tape sur ces prétendus privilégiés, et même relayée à gauche par le ministre de l’Économie, qui voulait par exemple « accroître la part de mérite » dans la rémunération des fonctionnaires il y a encore deux semaines.

Mais, depuis les attaques terroristes du 13 novembre et la mobilisation d’exception des pompiers, policiers, agents hospitaliers, agents d’accueil en mairie, les félicitations pleuvent sur les fonctionnaires. Le président Hollande leur a rendu hommage, Marylise Lebranchu a salué « l’engagement sans faille de tous les agents publics qui depuis vendredi soir ont tout donné pour protéger, soigner, servir nos concitoyens ». La ministre de la Fonction publique a même souligné que « les fonctionnaires portent dans l’exercice de leurs missions les valeurs républicaines auxquelles nous sommes tous attachés ».

L’importance de leurs missions dans la cohésion de la cité

Même si tous les agents des services publics n’étaient pas en première ligne le 13 novembre, tous ont conscience du lien qu’ils créent dans la société et de l’importance de leurs missions dans la cohésion de la cité, mises à mal par la succession de contre-réformes comme la révision générale des politiques publiques sous Sarkozy, la modernisation de l’action publique sous Hollande, la réforme territoriale et les baisse des dotations…

Alors, aujourd’hui, après les belles paroles, ce sont les actes qu’attendent les agents publics. « À Argenteuil, la population choquée est venue se renseigner en mairie, rappelle Pascal Videcoq, secrétaire général CGT des territoriaux de cette ville du Val-d’Oise, en Île-de-France. Les gens voulaient savoir comment se protéger. La mairie, c’est le premier endroit vers lequel on se tourne, un lieu de lien. Les agents ont aussi été sollicités pour installer les barrières devant les écoles avec le plan Vigipirate renforcé. » Et pourtant, à Argenteuil, les territoriaux ne cessent de se battre contre les attaques qui minent leurs services. « À la rentrée, le maire a cassé notre protocole d’accord sur le temps de travail en imposant les 38 heures par semaine, reprend Pascal Videcoq. Et les agents spécialisés des écoles maternelles nous affirment qu’ils font 41 h 30 par semaine, avec des conditions de travail déplorables. »

Fermeture de maisons de quartier, externalisation de services, contrats non renouvelés : les mairies rognent sur les budgets, cassent les accords. Et nourrissent la fracture sociale.

« Quand on attaque les finances des collectivités, on attaque l’unité d’une collectivité, s’indigne Laurence Bernard, bibliothécaire. Les bibliothèques par exemple sont des lieux de vie où plusieurs types de population partagent un même endroit, gratuit, ouvert à tous. J’ai déjà donné des coups de main pour une feuille d’impôts qu’un usager m’a montrée. L’autre jour, une adulte a aidé un gamin perdu à faire ses devoirs. Dans l’enceinte de ces lieux publics, des passerelles se créent entre différentes populations. Nous réalisons un travail de fourmi au quotidien, nous participons à la cohésion sociale. Si on détruit les services municipaux et ce rapport au bien collectif commun, on va favoriser le terrain du communautarisme et de l’extrême droite. »

La casse des services publics augmente la fracture sociale, fait naître un sentiment d’exclusion et de discrimination.

Ce constat, 384 délégués, représentant 83 000 syndiqués au sein de la fédération CGT des services publics, le partagent depuis lundi à Poitiers, où ils sont tous réunis en congrès. Un rendez-vous qu’ils n’ont pas voulu différer malgré les événements. « Nous considérons qu’il est plus que jamais nécessaire de se mobiliser, assure leur secrétaire général, Baptiste Talbot. Les services publics doivent être plus forts. On doit donner davantage de moyens aux politiques publiques, à la culture, à la communication, à la cohésion sociale. Nous avons perdu une camarade dans les attentats, et dès la semaine suivante ses collègues de Sevran étaient en assemblée générale pour une action. » Un avis partagé par leur invité Jean-Marc Canon, le secrétaire général de l’Union des fonctionnaires CGT : « Il faut reconstruire du lien social, offrir à la jeunesse de véritables perspectives d’avenir, accompagner les citoyens en difficulté, irriguer culture et éducation partout et pour tous. »

« Les choix budgétaires aujourd’hui sont lourds de conséquences, éclaire Delphine Depay, assistante sociale à la Métropole de Lyon. Dans l’agglomération lyonnaise, 50 % des maisons de retraite appartiennent au domaine privé lucratif. Les pensionnaires payent leur chambre 3 000 euros par mois, pour 1 200 euros dans le public. On ne s’adresse pas aux mêmes populations… Dans le secteur du handicap, il faut aujourd’hui un an d’attente pour obtenir une prestation : une carte de handicapé, un fauteuil roulant. Il faut aussi attendre trois semaines pour obtenir un rendez-vous pour éviter une expulsion, faire face à une grosse facture d’électricité. Cet été, plusieurs secteurs n’ont pu recevoir d’aide alimentaire pour les enfants parce que l’équipe administrative en charge de la distribution était absente, non remplacée. » À Villeurbanne, dans le Rhône, un agent s’inquiète de la réduction des portages de repas à domicile pour les personnes âgées : « On remplit un rôle de veille sociale. Si on ne visite plus ces personnes du week-end, qui va remplir ce rôle ? » On coupe dans les budgets, on réduit les missions, et le secteur privé s’engouffre dans les secteurs abandonnés. À Bezons, dans le logement social, on incite même les fonctionnaires à gagner le privé pour accompagner le changement de statut de la structure HLM.

Anxieux, les agents des services publics souffrent de leur manque de moyens, qui nuit à la bonne réalisation de leurs missions. « Les frères Kouachi, Coulibaly, Fofana : tous sont passés par les services de l’aide sociale à l’enfance. Quand on est éducateur, ça fait mal !, réagit François Lequeux. « Un éducateur a en charge 35 situations : c’est énorme, confirme Coline Pourre, assistante sociale au Conseil départemental du Val-de-Marne. On place des mineurs isolés dans des hôtels, faute de lits en structure d’accueil.

Et puis des questions éthiques et idéologiques se posent quand on nous demande de signaler toute personne en “suspicion de radicalisation”. Cela rappelle des périodes sombres de l’action sociale sous Vichy, où l’on dénonçait des enfants juifs. »

Déviation des missions, privatisations : agents d’accueil, éducateurs, policiers municipaux, bibliothécaires, assistantes sociales, tous œuvrent au quotidien pour tisser le lien social et s’inquiètent de la réponse « court-termiste » du gouvernement, évoquant l’état d’urgence et l’embauche de plus de policiers, de gendarmes, de magistrats, de douaniers.

Si François Hollande affirme que le pacte de stabilité budgétaire n’est plus prioritaire, le pacte sécuritaire ne peut être la seule réponse à la situation d’aujourd’hui. Ni constituer une aubaine pour étouffer les manifestations, les revendications contre l’austérité. « Il n’y a qu’une urgence qui vaille : l’état d’urgence sociale. Nous avons besoin de services publics, mais pas juste de pompiers et de policiers, [il faut] aussi des travailleurs de l’action sociale, revendique François Lequeux. La réponse est bien dans les services publics, qui favorisent la rencontre, le dialogue, se mettent à la hauteur des populations et ne cèdent pas aux sirènes sécuritaires. »


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