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Publié par glazik-plomeur

Jean Vautrin. « J’ai voulu ramasser la torche des communards »

Par ALAIN NICOLAS AVEC SOPHIE JOUBERT ET MURIEL STEINMETZ pour L'HUMANITÉ


Le romancier et cinéaste Jean Vautrin, figure emblématique du néopolar français, auteur de romans tournés vers le peuple et les révoltes, prix Goncourt 1989, est décédé le 16 juin à Gradignan.

Il n’avait pas encore le Goncourt, mais on en parlait comme d’un candidat très sérieux. Cela ne l’empêchait pas de trouver le temps de participer à une rencontre au village du livre de la Fête de l’Humanité. La deuxième en deux ans. La première, c’était en 1988, il s’agissait de parler de ce que Mai 1968 avait changé à la littérature en France. L’année suivante, on parla surtout de l’exode des Allemands de RDA vers la RFA via la Hongrie et l’Autriche, qui allait s’achever par la chute du Mur quelques semaines plus tard, au moment même où il recevait le plus convoité des prix littéraires. Vautrin se montra fraternel, exigeant, intransigeant, attendant beaucoup des communistes. Il allait y revenir quelques mois plus tard, les appelant à être « les inventeurs de cette nouvelle logique et de ce nouveau projet dont le monde à besoin » (1).

Après quelques longs-métrages, il se tourne vers l’écriture de scénarios

On ne cherchera pas à expliquer par sa généalogie le souci d’un avenir qui, pour lui, porte le nom de révolution. Jean Herman, né en 1933 en Lorraine, petit-fils d’un mineur lensois et d’une directrice d’école, a été confronté dès l’Occupation à la lutte pour la justice et la liberté. L’après-guerre le voit, brillant major de l’Idhec, réaliser en Inde deux courts-métrages, avant de se retrouver assistant de Roberto Rossellini sur le documentaire Inde, terre mère. Auteur de courts-métrages, il devient l’assistant de Darryl Zanuck, Vincente Minnelli, ainsi que de Jacques Rivette pour son premier film. Après quelques longs-métrages, il se tourne vers l’écriture de scénarios. Il apparaît ainsi au générique des films de Lautner, Boisset, Béhat, Deray. Sa carrière est à l’apogée en 1982, avec un césar partagé avec Michel Audiard pour Garde à vue, de Claude Miller.

Mais depuis longtemps, Jean Herman est Jean Vautrin. Ce pseudonyme balzacien fait irruption dans un univers endormi, celui du polar. Avec lui, Manchette, puis Fajardie, Jonquet, Villard et autres Daeninckx l’ouvrent sur la société de leur temps. Après À bulletins rouges en 1973, Billy-ze-Kick sonne comme un manifeste. Vautrin n’est pas homme à camper longuement dans un domaine défriché. Il écrit en 1986 la Vie ripolin, fiction autobiographique où l’autisme fait son entrée en littérature, et Un grand pas vers le bon Dieu, qui obtiendra le Goncourt en 1989.

Le monde de ceux qui triment et luttent est celui qui requiert avant tout Jean Vautrin. Symphonie grabuge (1994) obtient le prix populiste. Le Cri du peuple (1998), d’après le journal de Jules Vallès, est porté pendant trois ans. Il sera mis en BD par Tardi de 2001 à 2004. « J’ai voulu ramasser la torche jamais éteinte des communards », dira-t-il (2) lors de l’inauguration de l’exposition qui lui sera consacrée dans l’Espace Niemeyer. Tardi dit aujourd’hui de lui : « Nous étions sur la même longueur d’onde. Nous nous considérions comme des hommes en colère. (…) Nous partagions les mêmes révoltes. Nous avons même envisagé un temps une suite au Cri du peuple, en imaginant le retour des communards de Nouvelle-Calédonie. »

Entre-temps, en 1987 paraissent les Aventures de Boro, reporter photographe, saga en huit volumes écrite avec Dan Franck qui courra sur trente ans. Blèmia Borowicz dit « Boro » est un parfait héros de roman populaire, ténébreux et séduisant. Armé de son Leica, il est le témoin de l’Histoire, entre les années trente et la fin de la Seconde Guerre mondiale, au moment du plan de partage de la Palestine. « Jean le voulait photographe et moi reporter », se souvient Dan Franck, « il est donc reporter photographe ». Boro parcourt le monde, assiste à la montée du nazisme, couvre le Front populaire. Une collaboration inédite sur une aussi longue période.

Tous ceux qui ont travaillé avec lui rappellent la constance et la force de son engagement, son goût pour la jouissance du langage. « Il n’a jamais renoncé à défendre les idées d’un changement du monde, à l’injonction de Marx de transformer le monde. Il était écrivain, cinéaste, il ne s’est jamais embourgeoisé au niveau de la pensée, se souvient Gérard Mordillat, qui a adapté Billy-ze-Kick en 1985. (…) Il avait un immense talent pour inventer un langage, l’art de tordre le vocabulaire pour en faire quelque chose de moderne. »

« Quand on lit ses livres, on est pris par un flux d’énergie »

Le romancier François Salvaing, qui était son ami, témoigne : « Jean Vautrin à mes yeux c’était la générosité, aussi bien dans sa prose que dans son expression. Il était prolixe, pas calculateur, il pensait au monde. Il avait une sensibilité extrême à ce qui pouvait se passer à des centaines de kilomètres de lui, tout le touchait, dernièrement la tournure des choses en France l’affectait beaucoup (…). Quand on lit ses livres, on est pris par un flux d’énergie, une turbulence qui n’est plus de mise aujourd’hui. »

Noël Simsolo, qui lui a consacré un livre d’entretiens (3), rappelle sa filiation littéraire. « Concernant le roman, il était influencé par Queneau. Dans Groom (1981), il avait trouvé un système de pensée et d’écriture extraordinaire. Après le Goncourt, il a continué avec la même nostalgie de ce qu’il avait aimé lire. » Avant d’ajouter ce qui pourrait être le mot de la fin : « Il n’écrivait pas pour vivre mais pour que les autres vivent mieux. Il serait temps que des gens comme lui soient appréciés à leur juste valeur. »

Du cinéma au roman. Jean Vautrin a été assistant réalisateur de Roberto Rossellini et de Jacques Rivette. Il tourne plusieurs courts et longs-métrages dont le Dimanche de la vie (1967) et Adieu l’ami (1968). Il est coscénariste, notamment de Flic ou voyou de Georges Lautner (1979) et Garde à vue de Claude Miller (césar du meilleur scénario en 1982). Romans et nouvelles : À bulletins rouges (1973), Billy-ze-Kick (1974), adapté au cinéma par Gérard Mordillat, Bloody Mary (1979, adapté en BD par Jean Teulé), Canicule (1982), Patchwork (recueil de nouvelles, prix des Deux Magots, 1984), Baby-boom (prix Goncourt de la nouvelle, 1986), la Vie Ripolin (1987), Un grand pas vers le bon Dieu (Grasset, 1989. Prix Goncourt et prix Goncourt des lycéens), Symphonie Grabuge (1994, prix du roman populiste), le Roi des ordures (1997), le Cri du peuple (Grasset, 1998), L’homme qui assassinait sa vie (2001), Gipsy blues (2014). Vautrin est l’auteur avec Dan Franck de la série de romans les Aventures de Boro, reporter photographe, publiée de 1987 à 2009, chez Fayard.

(1) L’Humanité Dimanche du 23/11/1990.
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2) L’Humanité du 15/3/2007.
(
3) Docteur Herman et mister Vautrin avec DVD (Éditions Archipel, 2010).

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