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Publié par glazik-plomeur

La République tordue de Nicolas Sarkozy

Par LIONEL VENTURINI pour L'HUMANITÉ


À l’heure de lancer samedi le parti succédant à l’UMP, « Les Républicains », son futur président relance une offensive idéologique visant autant la gauche que le Front national. La poursuite de celle engagée lorsqu’il était président de la République, en instrumentalisant l’histoire du pays à son profit.

Soixante fois le mot république dans un seul discours. Candidat à la présidence de l’UMP, Nicolas Sarkozy avait sollicité Henri Guaino pour coproduire ce discours à la porte de Versailles à Paris devant quatre mille militants, en novembre dernier. La république à chaque phrase, mais étrangement jamais la devise républicaine. C’est qu’à l’heure de mettre en orbite samedi « Les Républicains » pour succéder à l’UMP, après un vote des militants jusqu’à demain soir qui ne fait aucun doute, Nicolas Sarkozy n’a que faire de l’égalité réelle ou de la fraternité. Quant à la liberté, c’est plutôt celle d’entreprendre que sous-entend l’ancien chef de l’État. Pour un homme qui entretient avec la République un rapport des plus ténu, pourquoi se revendiquer ainsi plus républicain que tout autre ? La réponse se trouve dans l’offensive idéologique qui est celle de la droite en reconquête du pouvoir. En convoquant la République, voire en se l’arrogeant, Nicolas Sarkozy entend tracer une ligne qui identifie la gauche au camp « démocrate », donc forcément laxiste, multiculturel voire communautariste, et qui dispute au Front national la question identitaire – en lui empruntant beaucoup, au risque que la différence ne se voie plus. La présentation ainsi faite a l’avantage de créer, contre toute réalité électorale, un camp « démocrate » opposé au camp « républicain », à la manière du bipartisme étatsunien dont il est friand depuis sa fascination pour George Bush.

Le curé au-dessus de l’instituteur

Lors du discours fondateur de la porte de Versailles, Nicolas Sarkozy a ainsi défini sa république comme éminemment figée dans le passé, expliquant à un auditoire surpris par cet inattendu cours de philosophie politique la différence qu’il fait entre démocratie et république. « La démocratie peut être compatible avec le communautarisme, la République, non ! » lança-t-il, en appuyant une définition étroite de la laïcité et visant implicitement l’islam seul. « La démocratie n’appelle aucune neutralité religieuse, la République, si ! La République c’est la neutralité de l’espace public et de nos institutions publiques », assure celui qui comme président de la République a demandé audience au pape flanqué de l’humoriste Jean-Marie Bigard, au mépris des principes qu’il semble défendre aujourd’hui, et plaçait le curé au-dessus de l’instituteur. Même Jean-Noël Jeanneney a cru bon de revenir en 2012 sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy en analysant dans l’État blessé, les écarts de conduite républicaine de l’ancien président.

Un détournement de valeurs

Il y eut ce soir-là des passages savoureux, de la part d’un ancien chef de l’État cerné par les enquêtes judiciaires : « Dans la République, il y a un équilibre des pouvoirs, il n’y a pas de concurrence des pouvoirs. La justice ne fait pas la guerre au pouvoir politique. Le pouvoir politique ne fait pas la guerre aux autorités judiciaires. »

Mais de quelle République parle donc Nicolas Sarkozy ? D’une République qu’il met au service du populisme, dénonçant « l’immobilisme de ces corps intermédiaires et de certaines de nos élites ». Une République qui serait « la souveraineté du peuple » bien sûr, mais « sans intermédiaires » dit celui qui défendait en 2007 le référendum d’initiative populaire, mais s’est bien gardé d’en convoquer un seul en cinq ans de mandat présidentiel. Et qui, arrivé au pouvoir, a proposé de sortir du guêpier du non populaire au TCE en 2005 pour proposer un « traité simplifié », ratifié en février 2008 par la voie parlementaire. Posture, donc ? Pas seulement. Pour l’historien Nicolas Offenstadt (lire ci-contre), Nicolas Sarkozy s’inscrit dans un projet identifié. Le détournement de valeurs qu’il opère pour définir la République comme un espace d’assimilation et non plus d’intégration est ainsi une idée largement partagée avec ses rivaux pour la présidentielle que sont Alain Juppé ou Bruno Le Maire.

L’histoire transformée en un élément d’adhésion à la nation

Dans le débat sur les programmes scolaires dont elle s’est emparée, la droite retrouve un espace politique qu’elle n’a plus sur les questions économiques, avec Emmanuel Macron à Bercy et Manuel Valls à Matignon. Bruno Le Maire s’est ainsi fait le chantre nostalgique d’une école « qui n’est pas là pour éduquer mais instruire », et s’inscrit lui aussi dans la problématique d’un « récit national » unique, où l’Histoire linéaire fait peu cas des rapports de domination, de colonisation qui l’ont jalonnée. Un écho en somme au Nicolas Sarkozy tout juste désigné candidat en 2007, et qui dans son discours d’investiture affirmait qu’« être de droite, c’est refuser de parler au nom d’une France contre une autre. C’est refuser la lutte des classes ». Et transformer l’histoire ainsi racontée en un élément d’adhésion à la nation. « On a fait croire, à trop d’étrangers, qu’ils pouvaient devenir juridiquement français et rester exactement ce qu’ils étaient auparavant, s’emporte Sarkozy. C’est un mensonge ! Pour devenir un citoyen français, il faut adopter le mode de vie français, accepter les règles républicaines françaises et épouser la langue et la culture française. » Ou comment passer du « Français d’abord » du FN, à une sorte de Français sans tête qui dépasse.


(Enquête réalisée en ligne les 20 et 21 mai 2015. Échantillon de 1 239 personnes représentatif des Français âgés de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.)

Les Français plus républicains que l’UMP. Selon un sondage Harris Interactive pour LCP-Assemblée nationale, 68 % des Français et 40 % des sympathisants de l’UMP estiment qu’un parti politique « ne devrait pas avoir le droit de s’approprier le mot “républicain” ». Saisi en urgence par quatre associations et partis de gauche et 143 particuliers, dont cinq portant le nom de famille Républicain, le tribunal des référés de Paris a rejeté la demande. Les avis négatifs sont quasi unanimes à gauche (91 %) et parmi les sympathisants du Modem (85 %), alors que les sympathisants de l’UMP sont une courte majorité à exprimer un avis favorable (54 %).

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